Traces – Régis Nivelle – Editions TARMAC

Au matin

les buses et les milans piaulent et huisent     

Les fleurs, les saisons 

passent et reviennent

et toutes les violences,

et l’usure, l’exploitation,

le mépris, la merde sociale, le viol, l’inceste, la peur,

le contrôle du regard, l’endormissement

– Mais vivre et voir !

Ecouter, murmurer les histoires !

   Mais les apparitions, le hasard, le bizarre, l’agir, la pensée, les signes ! la parole,

les corps, cœurs-bouches,     

  Phé oiseaux !

l’amour,       nos amours, 

nacres de bave, sueurs, coulées laviques de ciels chargés de Saints cons et de beaux culs,

nos rires sous les frondaisons bleues

avec ce qui se meut, vibre dans le silence,

les propositions d’une langue où dansent le passé

et un futur déjà accompli

 Balancement des arbres, de l’âme, ancien du corps –

Avalés par le vide,

nos lieux, nos traces aux cils vibratiles, petit à petit s’effacent,

mais les enfants, musiciens nés,

en reprendront les traits au crayon gras,

avant la disparition du dernier soleil

Dans l’Aleph,

cette spirale de dissémination           

  • le souffle-mot, né d’une immuable imminence,

né du feu, troue le temps et l’espace

Ainsi,

sur une monodie sacrée

libérés de la matière,                  

  • mots-conques et corps vide,   

mots pleins et corps-conque,

le vide avec le geste, tournoyants entre les vivants et les morts -,

des visages naissent de tout visage, des masques de tout masque,                 

têtes-cœurs de mutation, de vertige et de joie,

et d’invisibles figures de chants,

                                     et des chorégraphies   si ansées    

si liées,             déliées

que la musique bat,

corps et âme saisis par le désir de naître encore

à chaque ascension,

l’amour mû par les pieds

mus par le sol,

et beaucoup    – seuls peut-être, mais qu’importe -, parlent et dansent

avec leur âme, devinent et chantent en silence des dimensions ici et ailleurs qui résonnent et nous répondent

C’est ainsi que la conversation peut se poursuivre,

de chuchotements en sourires, du bord de l’abîme,

dans la mémoire de l’univers

Tous ces traits n’appartiennent à personne

mais à la lumière que nous tous savons

Alors

des traits et encore des traits

pour conjurer le droit ou la récompense

pour s’écarter du monde parlé,

et faire corps avec l’insituable présent

Pour personne

ces estafilades

    ces coups de couteaux aux fadaises

Le ciel et ses encres éclairent les veines des pierres,

 extasient le temps    

Inlassablement, répéter l’instant du regard

de la prière, avant la rencontre de la nuit  

L’origine est là,

en mémoire,

dans ce que disent les images – toutes, à la fois proches et lointaines-,

dans chaque corps, dans les ruines de chaque trace,

dans les mots invisibles que l’on recouvre d’images

Entrelacement du proche et du lointain

Sur tous les visages

on en distingue toujours les signes

Écrire ne suffit pas

Mais écrire pour dessiner sur le vide,

et poursuivre la conversation,

pour être –

pour ne pas rejoindre le père,

pour s’arrêter d’écrire,

pour plonger dans le vide-source,

les yeux,

le signal [signaux ], dans les ondulations des chevelures de lumière

    et la musique, 

–  en nous tous, mélancolie et consolation chantées –

partout transportée dans la matière qui n’existe pas mais que l’on nomme pourtant et qu’on modèle amoureusement

O amants de la lumière et du nom des choses

                 les voici glissant dans les rêves, les drapés de chair

et de pierres,

de l’antique graphite,

et toutes les maisons, les têtes,

tous les cœurs,

y compris les cœurs de ceux qui rejettent l’idée de partage,

les couleurs de l’invisible qui en nous  

ricochent, et retentissent en bribes d’eau, de terre et de ciels

d’herbes, d’arbres et d’oiseaux-livres, museaux,

nez de nuit de bave et de rosée

sans que les phrases

puissent corrompre ou maudire cet insituable lieu où bifurque la pensée et que le geste aux doigts noirs de carbone effleure

De cet enchevêtrement de silences et de langage,

nos images observées tomberont

 inertes                en clarté     

Accepter le jeu des égos et des luttes

Mais l’air restera rempli des spires de nos traces, et avec l’air

 tourneront aussi nos corps jamais nés et qui ne mourront jamais, et leurs peaux – tempéras au blanc et jaune d’œuf

à la substance fibrillaire identique à celle enveloppant tous nos sanctuaires organiques transportant tous les soleils que le soleil nous apporte – 

partout déborderont des châssis  

filant sans commencement ni fin

          suspendues dans le bardo d’une immense clarté

Maintenant, regagner la cellule,

l’atelier,  

– une soupente de 10m², plutôt difficile à chauffer mais commode,

et revenir à mes préparatifs

– sept clous de girofle dans un petit bocal qu’il me faudra remplir d’eau à moitié

Sept autres clous de girofle broyés au mortier –

Sous chaque aplat noir, chaque chevelure, la poudre mordorera encore un rien recommençant

C’est ainsi que se parfument mes traces et que

de telle manière

les portraits de Marie et d’Aurélia seront beaux, Ors et parfumés

Tout l’espace est déjà dans cette infusion

Préparer aussi un carton 550g

 le coller dès ce soir sur le panneau de bois pour en faire une rivière

Les mots ne m’aident pas,  

comme peindre le froid des abattoirs

le sang         ne suffit pas

Tout est simultanément sous la Terre verte des arbres,

                   sous l’encre des racines d’un visage,

sous un danseur              une danseuse,

des ciels, une nyctale posée sur la main de Sylvie

une plage

Partout à la fois

nos représentations,

écheveau serré de traces,

dédale de blessures, d’amour, de soleils, de pays, de chants, d’actes et de pensées, jusque dans le ventre des animaux, l’écorce, l’eau, la chair des plantes,

nous disent et nous écoutent  

Nul besoin de chercher             Tout est déjà là

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