Chroniques réécrites – La spirale de la parole – Guillaume Bergon

La spirale de la parole de Guillaume Bergon – Éditions Caméras animales

 

De la lecture de ce texte, on ressort épuisé, l’esprit presque défait.
Mais l’intention de l’auteur n’a-t-elle pas précisément pour but de nous entraîner dans une lecture basse d’abord puis, au fur d’imprégnation rythmique, dans une sorte de vortex qui nous enivrerait au point ne plus trop savoir ce que l’on est en train de parcourir de cette spirale?
Dans une autre critique de ce texte, je crois avoir évoqué une lecture asphyxiante. Je préfère plutôt parler aujourd’hui d’une lecture littéralement saturée, en prise avec un incessant flux nominal.
D’où peut-être cette impression d’immense fatigue pour avoir été confronté à une forme d’expression qui en quelque sorte se nourrirait d’elle-même et, semblable à une transe extatique, s’ouvrirait sur un néant, une non-pensée ou pour le moins, une sidération de la pensée.
Sommes-nous confrontés à une œuvre d’art ? Ce qui est sûr -à mon sens-, c’est qu’en faisant ainsi front à la pensée, en la malmenant et la défiant, l’écriture prend sous cette forme le risque de s’éloigner de la parole ; ce que le titre du livre semble pourtant vouloir démentir. C’est donc bien de l’imminence d’un néant dont il pourrait être question dans ce texte derviche, d’un tournoiement à l’à-pic du vide rarement ainsi approché ; autrement dit, ce qu’on ne préférerait autant pas apercevoir du vide, alors que nous girons tous vers cette totalité.
Y a-t-il lieu alors d’y deviner les signes avant-coureurs d’une métamorphose de la pensée ?

À la réflexion, je ne crois pas.
Reste qu’une telle expérience de lecture, pour déconcertante qu’elle puisse être, est vraiment à risquer.

R.N

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Sonopsies – Editions Caméras animales

Entité sonore très particulière, il faut d’abord écouter le contenu de ce disque comme si, munis d’un stéthoscope, nous étions capables d’ausculter le corps d’un silence, devinant peu à peu son thrill artériel, son murmure respiratoire. Au rythme des créations qui s’y succèdent, on découvre en effet tout un univers singulier, une matrice d’improbabilités, de risques, donc de rêves et d’actions.

J’y ai entendu beaucoup de respirations et de souffles familiers, je veux dire des respirs proches de ceux qui traversent mes recherches.
En outre, j’y ai aussi vu nombre de visages que l’esprit disputait à la matière.

Plasma musical expérimental très proche de la poésie, participant d’une même combustion lente mais radicale, ce fleuve sonore -que des paroles traversent comme des répétitions idéiques-, se comporte tel un agent métamorphique agissant sur les organes des sens tout en empruntant à la réalité ses essences primordiales : contingence, nécessité et chaos.

L’exploration réitérée et forcément subjective m’a fait revenir sur les rives hallucinantes des coulées laviques N°2 – Savant Stifleson pour Agglutina N°6- ElFuego Fatuo pour Il paraît N°8 Mushin N°13-Sun Thief pour Saturnalis (Lights Return) N°14- Méryl Marchetti pour Impro2 N°16- Thierry Théolier pour Morts priez pour les vivants, ils ne veulent plus être des Dudes.

C’est un très bel objet poétique qui montre, à qui veut bien entendre et voir, les issues possibles pour en finir de téter aux mamelles de notre préhistoire le lait des fictions, de l’égoïsme, et du cynisme dévoyé.
Les grandes lignes du mouvement Mutantiste se distinguent de plus en plus clairement à travers la publication de Sonopsies.
R.N

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Thierry Carbonell – Les pives minérales : le sens et l’énergie.

 

L’art consiste à faire des propositions. C’est le résultat d’une action créative pouvant entrer en résonance avec les nombreuses préoccupations de son époque. L’artiste trouvera toujours les moyens de son expression qui, pour la plupart du temps, procède d’un questionnement.

Paradoxalement l’acte créatif sera possiblement sous-tendu par un sentiment d’impossibilité relatif au partage de sa recherche: la partager et avec qui, de sorte qu’en pouvoir jouir serait aussi en altérer salutairement la représentation. L’art dans sa pratique est un acte courageux. L’assertion de l’art tient dans sa beauté ou sa singularité. Il est d’ailleurs assez facile de se rendre compte de la beauté, de la singularité ou de la force d’une œuvre. En revanche, il est plus compliqué d’en comprendre ou d’en expliciter les origines.

Ce qui d’abord surgit d’une œuvre, ce qui semble en tous cas pouvoir y être ressenti comme prépondérant, tient dans le sens et/ou l’énergie qui s’en dégage.

Je pense ici au haïku parce qu’à mon avis les « pives » de pierres (cairn en forme de pomme de pin ou de sapin) qu’érige Thierry Carbonell semblent appartenir à un registre d’images impondérables, lesquelles ne seraient pas sans rappeler celles produites par le haïku, sans que pour autant elles puissent s’apparenter à la trace au sens d’une écriture.

Haïkus tout de même, parce que ces empilements de pierres disent un visage du temps et d’un lieu. Et comme pour un haïku, chacun peut en saisir le sens à sa façon.

L’énergie est dans la pierre. Selon l’endroit, la pive sera donc construite par intuition. Tout matériau minéral à portée de main fera l’affaire. Pas question de bavardage ou de récit, le mythe est tenu au pied de la lettre. La pive est une pensée spontanée, un poème fait de pierres ; une intention matérialisée qui en elle-même fait sens.

Thierry Carbonell crée ses pives seul, défait de tout, débordant dans l’incommensurable. Le lien qu’il entretient avec le minéral correspond sans doute très profondément à une partie de ce que nous sommes: consciences du feu et des étoiles. Il distingue dans la matière brute émergeant des rives du lac de Neuchâtel, des figures et des âmes primordiales; vibre avec le chant sidéral qui s’en libère, et, comme poussé par un irrépressible élan d’enfance, ce fou de signes et de dons court aussi la forêt avec ses compagnons pour entrer en dialogue silencieux avec les mystérieux amphibolites et autres roches anthropomorphes ou à têtes d’animaux qui y siègent et dessinent un territoire sacré.

Le langage des choses est de toute évidence pour cet homme un langage qui fait tomber les masques de la mort du coté de la magie de l’être. Le silence hautain et méprisant des oligarchies culturelles qui nous dominent n’existe pas. C’est ce que me semble vouloir dire la geste de ce créateur qui tout bonnement, à travers le détour et le lâcher prise, l’abandon des mots pour la danse des mots, la fatigue et le risque du faire, entretient un dialogue avec la Terre-Mère. Et si dans les notes explicatives qui accompagnent les photos du site, l’artiste travailleur social invoque souvent la lumière, je pense qu’il faut se garder de la confondre avec la clarté ensoleillée d’une pensée béate. C’est bien sûr d’une autre lumière dont il est question, d’un point immatériel et dense à la fois, d’une fusion noire qui a quelque chose à voir avec l’Or du premier grand feu.

Ses pives jalonnent le chemin qu’il aura emprunté. Et tout laisse à penser que cet intuitif marche et danse sur un chemin de surface qui est aussi un chemin intérieur, celui de sa propre altérité.

Cairns éphémères, parfois défaits par l’action de l’eau ou par des hommes qui n’entendent pas le chant d’amour du tableau subtil, les pives ou autres tentatives effondrées indiqueront aussi peut-être les lisières du discours du je.

De toutes les façons l’eau est la solution du rêve. Et l’eau qui est aussi une pierre et un feu octroiera toujours à ce genre de poésie sensitive les contours étranges et fragiles d’une figure, d’un visage spatial dont les paysages saisissants, les reliefs comme les gouffres, sont à appréhender à l’aune d’une quête de savoir presque aussi ancienne que le monde et ses origines.

r.n

 

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