L’art en bar -Philippe Bouret – Editions TARMAC

Écrire, c’est d’abord savoir dessiner – l’enfance de l’art -. C’est composer avec le vide et la magie qui œuvrent avec le geste pour faire apparaître les traces d’une histoire sans le recours du dire.

Dans ce très beau livre, Philippe Bouret pratique cet art avec adresse en maîtrisant de concert une expérience plus secrète, celle de la métamorphose des flux et de l’instabilité, de l’incertitude du récit.  L’artisan a du savoir.

Au fil des pages, pas moins de 80 encrages.

Des portraits réalisés de préférence non loin d’un comptoir de bistrot, en terrasse ou à l’intérieur d’un café.

Philippe Bouret qui visiblement aime les gens, croque discrètement le visage des clients de passage (jamais de face) dans l’instant de leur apparition. Il les fixe et les légende le plus souvent sur papier, à la mine de plomb, et les fait vibrer sous l’Encre de Chine ou, comme Victor Hugo, avec du café.

52 pages d’instantanés d’histoires, d’instants de vie recueillis avec beaucoup de tact et de respect. Entre les clients et le dessinateur, on sent qu’une véritable relation s’est inscrite dans un processus à la fois simple et complexe puisque Philippe Bouret est, au sens propre comme au figuré, dans toutes ses vignettes. Affinités de sens et de l’être pour ses semblables, quand la figure de l’autre est également la sienne. Et c’est précisément ce qui nous comble et nous invite à la rencontre du travail de cet artiste.

L’art en bar, un superbe poème de la présence et de l’invisible à mettre en toutes les mains !

15 € – 52 pages – 80 encrages

TARMAC Editions – ISBN 979-10-96556-77-9

Préface de Jacques CAUDA – Quatrième de couverture de Jean-Claude GOIRI

https://www.tarmaceditions.com/

Le Pays incertain – Grégory Rateau – La Rumeur Libre

On l’entend parfois cette langue accrochée au cri, accrochée au réel qui ne veut rien céder à la magie et aux fictions. C’est une langue agrippée au corps, par le corps agrippé que le souffle tend, et qu’une mémoire plurielle fait entendre. On l’entend lorsqu’elle nous saute à la gorge et nous tord le cœur. Et lorsqu’elle nous parle depuis ce Pays incertain qu’est la poésie, on entend alors davantage les scansions d’une polyphonie conjurant avec force ce qui dans l’existence menace de trahir les ombres qui hantent encore le présent de leurs figures immolées pour que vive le poème.

Difficile de refuser cette rhapsodie, tant ses voix nous envahissent, tant leur souffle augmente notre respir. Ainsi, nous rejoignons par amour, à voix basse, pulsée, ces blues noirs, ces récits d’être, ces lents ragtimes aux lambeaux d’or et d’ombres syncopés. Ainsi nous voilà en leur compagnie à poursuivre cette quête de l’impossible,  ce désir – par désir – qu’éprouve Grégory Rateau à recouvrer le ton vif des paroles qui se sont perdues, à rouvrir des villes le dédale des rues à l’aventure des cœurs, redessinant à l’adresse du ciel la figure des amis, les amours, l’ivresse de vivre et d’aimer que les murs de quelques saintes piaules ont gardé en mémoire.

Lier le réel,  l’incompréhensible au présent pour « coloniser le ciel », pour en somme retrouver l’enfance, l’ignition sacrée, c’est défaire le théâtre de la réalité de ses allégories en entrant dans une danse qui ne cesse pas d’entraîner les mots et les gestes à remuer, à labourer le vide dans une chorée ardente d’où naît ce qui doit s’écrire: une parole qui soit « capable de nommer toute chose par son propre nom » et « descendre dans les limbes pour y porter le feu »

« Je voudrais tout cela et bien plus, » poursuit Grégory Rateau « je voudrais retourner dans ce pays incertain où les souvenirs sont comme des villes en construction, avec des axes compliqués, des passages secrets, une vie de village pour chaque quar­tier, des ragots pour peupler de futilités les dimanches sacralisés. Des tasses se rempliraient toutes seules, les heures ne pèseraient plus sur nos consciences, les fins de journées seraient enfin dépouillées de cette chape de plomb, du prix d’un effort totalement vain et où les jeux d’enfants reprendraient enfin goût à ce rien qui n’a pourtant pas de prix. »

On l’entend parfaitement, chez Grégory Rateau, cette langue accrochée au cri, accrochée par l’impossible. C’est celle d’une pensée vivante se mouvant avec une force rare qui nous parle d’une quête d’absolu.

Le Pays incertain – Grégory Rateau – Préface Alain Roussel – 64 pages ISBN 2355773386

La Rumeur Libre Editions

https://www.larumeurlibre.fr

Mère

« La vie est belle

je me tue à vous le dire

dit la fleur

et elle meurt »

Jacques PrévertSoleil de mars

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

Albert Camus – L’Etranger

Autoportrait r.n février 2022 Technique mixte sur panneau de bois Okoumé 42×30

Ma parole n’est pas autre chose qu’une musique de buée sortant de ma bouche

Février en ce jour froid est un lavis de brume

Ton époux ne te cherche pas puisque tu lui tiens la main, il ne cherche pas non plus à t’embrasser     Il hésite comme un cheval mal guidé

On marche à travers les draps que le ciel suspend

Ça sent la rouille

Nous ne partons pas,   choisissons la solitude de la complainte du rougegorge

Notre souffle est-il bien le nôtre ?

Dehors comme à l’intérieur, l’oraison du voyage  

On entend une respiration    

Les forêts psalmodient le vent et la boue

Partout le même chant obscur du monde

Nous nous souvenons de ce qui fut et demeure, nus dans le vase de notre mère, et qu’en chaque maison se consume un lieu sacré

On emprunte des rues des cours des jardins où l’absence se manifeste par coulées de parfums

Des visages et des corps même enfuis sont rejoints

Par incendie d’intuition – saoulerie de lumière, marées de ciels de céramique            bouquets de pivoines, par dunes de genets, champs de lapiés aux herbes rases de coquelicots et de chardons, d’arbres de ruisseaux – et tout ce qui éclaire et anime les voix de l’air la pluie les arômes de menthe et d’aubépine –,

on parle de la terre, la terre de paille et de silex, un vol de départ dans la gorge, et à fleur de peau, un frisson décroche le cœur et l’âme, les fait sauter d’étage en étage sans prendre l’escalier

Au milieu des herbes, on chante tout bas ce qui frappe nos semences            toutes graines battues en chair et en musique, chemises ouvertes sous le vent

Quand tu pris la décision de ne plus attendre, l’eau tomba averse dans nos bouches depuis le câble téléphonique, et nos cœurs se mirent à battre un sourd vacarme d’orphelins où s’est fixé ton visage mais aussi ta voix,       sa danse dans sa lenteur basse mais claire lorsque que tu lançais ton chant de dimanche dans ta maison du peu bien rangée

Maintenon – Ton cœur germe désormais entre les pavés de la cour disjoints par le vent le soleil et l’eau

Tu es de ce lieu où par le songe d’une bourrasque de feuilles, sous un rideau de pluie froide, les oiseaux ont porté et glissé ton corps

Tu es aussi cet autre et même lieu-visage, une pensée du royaume, un sommeil

Que des gestes ou presque – alphabet silencieux, si familier et étrange à la fois

Ainsi des mains murmurent la soif sans appartenir aux larmes

Ainsi s’écoutent des chants, s’enfantent des souffles-gestes

Des animaux invisibles se faufilent parmi nous et parlent tout bas eux aussi en penchant respectueusement la tête

Âge de la lune 23,80 jours

Les cœurs s’envolent               Le chant s’élève

La peau soudain écoute le vide, l’enchantement d’un chant de coquillage, conque rose et nacrée de tous les commencements, naissance de la fin et du début         

Le rêve est nu              la parole court, recouvre sa forme, s’emplume      s’enroule aux spirales de l’air

Paroles et corps transparents ruissellent maintenant d’une mémoire à la vitesse prodigieuse

Frôlement d’un fluide aérien, impondérable lave de conscience, rumeur d’une mutation

– On évite de regarder le ciel

L’assemblée se meut en une chorégraphie indécise

Ainsi monte une prière, un bruissement d’avant le monde – les morts sont en voyage

Tous les 9 février je te préparerai un thé mandarine

Maintenant tous les matins et les midis se soulèvent Pulvérulence

Ton corps va disparaître Il a disparu assis dans le feu de sa parole, l’air et l’eau de ta parole, inconsolable iridescence, pour une autre respiration    

Alors il y a le silence traversant les draps de ton lit de ses crosses de fougères           Mais il n’y a ni fosse ni Hadès

Par colchiques et renoncules, tapis de jonquilles, pieds de soldanelles, de scilles à deux feuilles (les étoiles bleues) et satyrions rouges, par champs de reines des prés, de chardons bleus, pieds minuscules d’orchidées sous les épicéas, de lotier et ses petits sabots, de Circes mauves ou par petits artichauts de joubarbe, mousse fleurie de silènes acaules du Queyras, sommes du sang d’un respir

Dans le jardin, j’arrose doucement les rochers                        D’où nous sommes, nous continuerons à te parler simplement par corps de danse,

oiseaux de neige, par descentes dans nos eaux, transformations et ravissements dans notre jardin résonnant de ton offrande

jusqu’à ne plus le pouvoir      

Tu nous frôles, et c’est l’air vif    – non tes cendres – qui nous houspille aux garennes,

dans la remise aux cageots

jeunes idiots courant derrière les poules pour leur casser les pattes avec nos bâtons frottant l’air

comme des rhombes

Et c’est un vivant « nom de dieu ! » qui s’abat sur nous, nous corrige et fait aboyer les chiens nous ordonnant de regarder le monde avec le cœur au bord des yeux, et dans l’oreille, la chanson des lisières, du temps austère des animaux

Tu avances encore en te cognant aux meubles, distraite légère et grave

Les terres et des nuées d’oiseaux s’élèvent avec tes pas jusqu’à à l’à-pic de la falaise où la forêt luth ses marées lunaires et la garenne en chapelles d’ombre et de lumière dominent la vienne

Maintenant nous ne pleurons plus car il nous reste le récit du sommeil ardent visible partout ruisselant de rosée, que les gens de peu savent lire

Héritage du matin, squelette pneumatique, ailes pulmonaires, infatigable dire du cœur, diastoles et systoles à l’adresse du ciel, sans hâte,         au jardin, pieds nus et autour du nu        de l’arbre, un feu sans flamme ouvrant l’air, je t’y reconnais            Tu es là                        quelque part, en équilibre, recueillant l’aria du vent, son vêtement de verre m’emmenant toujours jusqu’aux fontaines embrasser l’eau et les mousses, entendre leur souffle, et goûter ce que les arbres nous racontent des sources où chuchotements et visages entrent en résonance, où nous sommes les hôtes de toute pierre, des temps et de l’eau aussi

Le vide nous rêve sans corps                       

Tu as suffisamment imploré le soleil de ne pas accabler ta présence, tant prié tournée vers l’esprit             et tant souffert de mes colères pour que tu ne meurs jamais dans ton énigme d’aster et d’orchidée, Ishtar sous l’étoile, juste et aimante

Aube de verre, un sphinx-colibri, un azuré et un petit fadet habitent les abelias

Reprise d’un langage oublié      Le balancement est profond

J’appartiens à la mer – yam                 Elle me dit : « épouse-moi, œuvre dans ta parole » Mais j’ai oublié mon nom, pas encore imago, être-son  

Tôt ou tard,      comme toi, je disparaitrai et reviendrai sans face pour enfin voir

Alors, les jours et les nuits passés sur mon livre muet où des fleurs éclosent et meurent instantanément tiendront dans l’éclat d’une seconde

Quand viendra ce moment,

dans la crainte            mais sans désir et sans peur, je serai adossé à la dune

Aurore !

               Quelqu’un dispose une feuille de chêne et des brins d’oyat entre mes lèvres

Les iris les lis martagon et les gentianes poussent dans ma bouche !

Ce sont tes mains, oui, qui ont guidé les miennes à couvrir d’encre des tiges de roseaux

Ta tête a tourné ma tête vers les pierres et la mer

Sous ta peau, j’ai vu se glisser des saisons, les halos d’un vide vivant, l’éternel neuf

Implosion assourdissante !      Je suis sourd, assis devant la mer, immobile         enfant encore inaccompli

Ça fait pourtant des lustres que je suis embarqué avec toi, corps-lumen te suivant en suivant le pas des arbres

Mon visage est le tien, fenêtre submergée de ciel et de poussière comme une vitre de cabane contre laquelle se heurtent les oiseaux trop pressés, et ta bouche-tissu aux fines lèvres de silence dessine la source des temps

Tout est là,  en nous-mêmes et en-dehors

Sommes mus, même sans substance

Entre silence et parole, le geste et l’objet        UN OCÉAN

où se démembrent, se mangent nos signes en émeutes vertigineuses et sacrées d’ambre et de corail, herpes que les grandes marées disséminent

Mère, l’ivre de lumière et de nuit écoute partout la mer

Je te parle assis dans le vide, bois dans la coupe de tes mains, dors en ton pays

L’eau tombe dans mon corps, mais c’est toi me buvant, l’espace lisant ma peau, l’eau de ma prière

Je te parle depuis un songe maternel, mangeant et buvant ses bruits

 Semence frappée        est-ce bien ma demeure ?

Asile à la nuit pleine, la lune est bleue ou blafarde, mais on chante à plusieurs aux vibratos des pulsars

Nous ne sommes pas seuls Partout est la demeure de nos mémoires

Écrire n’est rien                      le corps peut le dire

Tout est dans le sans nom que le vide, l’esprit et la matière portent au feu, la torche étoilée de l’iris

N’écrivons pas

Lorsque je t’aurai rejointe, nous nous assoirons    au sein des voix          des murmures, nous laissant enrouler par la vitesse, la lumière et les ténèbres

Et nos mains, toujours assoiffées de figures, de lèvres vives, de pluie, attraperont les mythes par les cheveux

Jusqu’au plus léger dire, vagabonderons          Passerons même une journée à Tübingen où André en uniforme nous rejoindra pour t’embrasser

Quels autres furent tes amants ?

Feignant d’être surprise sur le fil de ta mémoire, tu souris en portant tes mains sur ta bouche

Ton Adam fut amour en tes deux feux vivants, du jardin jusqu’à ta main, de tes eaux jusqu’à la porte de ton cœur, apprenti de tes voiles de tes parfums

Avec toi migre ma pauvre langue, aux herbes odorantes, adoptant la respiration des nuits et des jours qui chante les bois frais, les carex                      les iris et les prêles des marais

Car c’est toi qui crées les euphorbes, les nuées aux lés mauves et argentés, les hortensias bleus de l’ile de ré Toi qui couvres d’orichalque les falaises de la corniche basque au coucher du soleil, et ordonnes à la bise et ses framées de gel de dessiner sur les vitres des fenêtres les partitions fractales de l’eau et de l’air

Transporte-moi du bord des lèvres aux mains ailées ouvertes et spatiales

Profère ce qui nous traverse, nous dépasse et pare les choses inexistantes     Murmure-moi ce que racontent l’eau, les résurgences, le puits salé d’Ugarre et les sources de la Nive en forêt d’Orion, toutes les sources et toutes les fontaines, les arcatures des châtaigniers à Bidarray, et le peuple des grands pins à la gemme ambrée du col de Gleize vers Chaudun, l’odeur fumée des feuilles, la fumée des brûlis, l’offrande parfumée que les feux de bois morts adressent au silence

Énonce à l’adresse de l’intelligence sémantique artificielle, que du nœud via l’aisselle, éristale remontant par le pétiole et toute la nervure principale, tu vas vers le limbe de la feuille d’un pétale ou d’une corolle

Fais-moi danser tes chuchotements avec les enfants qui naissent de ta bouche et des hésitations de ma pensée

Joue avec mes sommeils                   ma folie !

Fais-moi voler

Anagrammatise mes formules            mes pauvres laisses

Tu sais le vide, la mer sous le désert, l’asile, les points de vue         – la conjonction des opposés – le futur déjà accompli, l’Eden, juste là            derrière le plexus, les plis                        le filtre            les voiles, l’entre aérien, la dérive, le lieu entre ma bouche et le ciel, la figure du monde

Tu es ce langage libéré vers les choses et toi-même, ce tremblement subtil qui nourrit une infinité de paysages

Tu sais tous les chemins les dunes et les collines, les corps qui s’avancent vers nous, les bleus électriques de la gentiane ou de la pervenche, les feuilles poisseuses de miellat du tilleul à Confolens

Tu sais dans l’or cerné de noir de l’été, les troncs tourmentés des genévriers de Saint-Crépin, l’immense clarté qui nimbe les mélèzes, éclabousse ta jupe à carreaux bleus, et que nous sommes unis à l’arnica par le souffle qui échevèle les cirrus sur Guillestre

Car rien n’est au passé

Tout danse en permanence

Les lis turban et le génépi de la haute vallée du Valgaudemar, les argousiers givrés du chemin du village de Romette

Célébration à chaque caillou immergé dans le Bastan au lit de grès rose

Tu pèses et examines chaque pierre, baptises une mémoire, un sexe lavé du mensonge, – Artémis, ourse tenant toujours ouvert au vent le livre-monde et ses pages-plumes guérisseuses que tu caresses tournée vers le vide, vers toi-même, sans corps, plage infinie peignée par la mer

Tu verses goutte-à-goutte une infusion tiède de fleurs de camomille dans mes yeux malades

Ma tête renversée sur tes cuisses dans la maison de Saint-Astier, je vois de ton visage un vitrail kaléidoscopique !

Transmigration de ta bouche vers ton front aux cheveux d’algues

Tes yeux vers le plafond s’étoilent puis se liquéfient en cire fluide et brillante, le feu et l’eau jouent avec l’air comme avec les contours de ta tête et le fil de tes mains damasquinés de rivières blanches ou chromées

le Drac blanc déjà !

Et depuis,

toujours les mêmes et différentes figures avancent dans cette irisation mouvante

Les corps s’y meuvent en mystère parmi les choses qui nous regardent, se tournent vers nous, vers ce que nous sommes, à notre juste place, à l’attelage, conduits vers la source des femmes, les déesses solaires des cistes et de la soude brûlée aux tailles élastiques ceintes de centaurées qui partagent avec les oiseaux la lumière océane

Sous les pins les robiniers les chênes l’aubépine, les arbousiers et les chênes-lièges

Pareil incendie de l’eau et de l’air alors !

Pareilles lueurs difractées puis diaprées par nuages de spores, langues de notre langue saluant les visages      écoutant et berçant les corps, la parole des choses, la proposition de notre propre feu

Et tout est pollen sous la violence d’un soleil têtu ou lavé par d’immenses pluies, des cathédrales de pluie aux cœurs de pluie qui noient le cœur       le remplissent d’une haleine de fleurs de poitrine, d’un lieu sans lieu répété de l’amour

jusqu’à en perdre conscience

où même les ciels finissent par apparaître surgissant de la terre où la terre qui éructe et pleure parle de nous, et qu’un silence d’insectes et d’oiseaux déchire peu à peu notre sommeil

Rampant dans le principe, feux mouvants entre les eaux chargés de se rejoindre, de s’épouser, leviers engravés par l’effort de légender l’intuition, la force de l’espérance, réclamons maintenant vouloir ne plus rien comprendre,mourir à nos enfances, à nos violences, à l’oubli

Tournés vers nos intercesseurs – les jours et les nuits aux rêves réciproques, notre eau et notre sang, notre cœur                  le feu du père, le serpent,

eguski amandre          ilargi amandre, grand-mère soleil et grand-mère lune, fontaines, nymphes, terre-mère                   son respir, le souffle, jaspe rouge     gypse               christ sel, calcédoine bleue, Isha                 Marie en améthyste, en quartz rose, l’océan, acceptons d’être engloutis de passer à travers nos carcasses à travers la porte du crâne      et toutes les portes, de pouvoir tout appréhender, de descendre               de nous retourner, en nous, dans le lait silencieux du ciel comme ici-bas où nos mains accompagnées du silence continuent à démêler les fibres du songe, et ne cessent de dessiner des visages, où tes songes maman empruntent mon épaule, me ramènent à la mer                        sur ses paupières, à l’ourlet du regard,

où les vagues ont des mains qui donnent et reprennent

Sommes en chemin, ensemble        à notre place

SANS MÉTAPHORE AUCUNE

Mais pour combien de temps encore parmi les papillons et les oiseaux, les fabuleux sphinx-colibris que tu aimais tant,

les cygnes chanteurs les pluviers dorés, ceux à collier interrompu les argentés, les dorés les petits et grands-gravelots, les pluviers guignards, les vanneaux huppés, les cailles des blés,

les lagopèdes

les busards féroces les cendrés et les pâle et ceux dits des roseaux les buses variables (n°11) les circaètes les éperviers les gypaètes barbus les pygargues à queue blanche les vautours fauves les moines les geais et les pies bavardes les rousserolles effarvattes (n°7) les fauvettes des jardins les babillardes les grisettes et les passerinettes les faucons pèlerins les hobereaux les outardes barbues les canepetières les sphinx du laurier-rose de l’euphorbe les autours des palombes les bondrées apivore mal nommées puisqu’elles ne se nourrissent que de larves des guêpes les corneilles les chocards à bec jaune (n°1)les choucas des tours les freux les craves à bec rouge les sphinx nicéa et ceux de la garance les bombyx du pin du chêne les zygènes des bois les feuilles mortes du peuplier du chêne de l’yeuse ou du tremble les Lunigères les grèbes à cou noir les castagneux les esclavons et les huppés les bombyx du pin les buveurs les minimes à bande les petites minimes les alpines les lasiocampes de l’euphorbe les franconiennes les duveteuses livrées des arbres les fulmars les fous de Bassan et les rapides puffins des baléares les cendrés et ceux dits des anglais ou de Macaronésie qui volent au raz des vagues en lançant leurs cris plaintifs les bombyx de la ronce du prunier et ceux appelés feuilles mortes les lasiocampes du cyprès et du peuplier les flamants roses les cigognes blanches et noires les bartavelles grises et les rouges les grands tétras et les petits coqs de bruyère les rouges-queues noirs

les gobe-mouches les gorge-bleues à miroir les merle-bleus (n°3) les rouges-gorges européen les rouges-queues à front blanc les rares merles de roche (n°10) les traquets Tariers des prés les Tariers pâtre les traquets motteux et les stapazins (n°4) les merles plongeurs les zygènes corses et ceux dits de l’herbe-aux-cerfs de la Vésubie du panicaut de barèges des garrigues du sainfoin d’Occitanie les bernaches nonnettes et les cravants les harles huppés les colverts les canards pilets et les siffleurs les gélinottes des bois les zygènes diaphanes les pourpres et ceux surnommés de la bugrane de l’esparcette de la gesse de l’orobe les zygènes de Gavarnie ainsi que ceux appelés thérésiens ou des prés et des bois les petits hespéries de la passe-rose de l’épiaire de la ballote du marrube des sanguisorbes de la mauve et encore ceux dits de l’herbe-au-vent les tachetés tyrrhéniens les faucons crécerelles et ceux dits d’Eléonore les émerillons et les milans les ibis les spatules blanches les hérons et les aigrettes les crabiers chevelus les bihoreau gris et les nains les butors étoilés les frégates les cormorans les balbuzards les aigles criards les pomarins et ceux des steppes les skuas les labbes à longue queue les pomarins les petits pingouins les guillemots marmettes les macareux moines les pigeons bisets les palombes les tourterelles des bois tourterelle maillée et les turques les chevêchettes d’Europe les chouettes chevêches les hulottes (n°5) les martinets à ventre blanc les noirs et les pâles les rolliers et les guêpier d’Europe les martin-pêcheur les huppes fasciées les épeiches les pics à dos blanc et les cendrés les pics noirs les bombyx du peuplier et ceux du lotier et de l’aubépine les castillanes les brunes et les jaunes du pissenlit les versicolores les petits paons de nuit les hachettes les isabelles les grands paons de nuit les grues et les courlis (n°13) les bouvreuils écarlates les chardonnerets élégants les gros-bec casse-noyaux les linottes à bec jaune les linottes mélodieuses les bombyx de l’ailante les sphinx gazés et ceux dits du chêne vert et du tilleul les demi-paons les tournepierre à collier les glaréoles à ailes noires et à collier les sphinx du peuplier et du liseron les sphinx tête-de-mort du troène et du pin les sphinx mauresques les coucous geais les coucous gris les effraies des clochers  les sphinx-bourdons et ceux de l’épilobe les sphinx chauve-souris les petits et les grands sphinx de la vigne les pies-grièches à poitrine rose à tête rousse les grises les méridionales les loriots (n°2) les troglodytes mignons les sittelles torchepot les tichodromes échelettes les grimpereaux des bois et des jardins les étourneaux sansonnets les grives les merles les rossignols et ceux dits des murailles les phœnix les bucéphales les hermines les grandes harpies les triples taches les demi-lunes blanches et les noires les traine-buisson les bergeronnettes des ruisseaux les voiles les bicolores les chameaux les demi-lunes grises les dromadaires les bois veinés les timides les porcelaines les bombyx carmélites les museaux les porte-plumes les capuchons les crête de coq les anachorètes les courtauds les recluses les hausse-queues grises les crénelées les alpestres les argentines les mouettes de sabine les mouettes pygmées les rieuses les mouettes tridactyle les goélettes les plovres criards les élégantes les moineaux domestiques les moineaux friquets et ceux dits des rochers les ortolans les proyers les eiders à duvet les fuligules les garrots à œil d’or les hareldes boréales et les piettes les bombyx de la molène les noctuelles de l’orme les harpyes bicuspides et les fourchues les dragons les bombyx écureuil les ménagères les servantes les babillardes les grisettes les passerinettes les roitelets huppés les sphinx du pissenlit et tous les procris de la vigne du prunier et des cirses les atlantes les turquoises des centaurées des chardons des achillées de l’hélianthème et des cistes de la vinette de l’oseille et du géranium les hespéries de l’aigremoine des potentilles du faux buis des hélianthèmes de l’alchémille de la parcinière des cirses de la malope du carthame des frimas du pas-d’âne et ceux encore à bandes jaunes comme ceux appelés miroir ou de la houque du chiendent les cisticoles des joncs les fauvettes des jardins les macreuses brunes et noires les nettes rousses les oies à bec court les cendrées celles des moissons et celles plus rares des neiges les oies rieuses les sarcelles d’été d’hiver et les marbrées les tadornes de belon appelés oies-renards et les grands albatros les sylvaines et les virgules les semi-apollons au corps velu souvent vus dans les Hautes-Alpes les piverts les torcols fourmiliers les percnoptères si chers à Bernard Manciet les petits apollons les dianes et les belles proserpines les grands machaons les flambés les voiliers blancs les porte-queues de corse toutes les piérides du chou de la rave les bécasses des bois les combattants variés les culs-blancs les guignettes les piérides de  l’aubépine de l’æthionème du navet du vélar et du réséda les aurores de Provence les piérides du Simplon les marbrés de cramer les marbrés de Lusitanie les soucis les solitaires les candides les soufrés si élégants avec leur perle blanche ceinte de rose les fluorés les citrons de Provence les soucis les Lucine les faux-cuivrés les Thècle du Bouleau et de la ronce du prunier de l’arbousier du chêne et du frêne les cuivrés de la verge-d’or de nos prairies et ceux des marais les goélands argentés les goélands à bec cerclé les bruns et ceux dits d’Audouin les gabians les marins les railleurs les guifettes moustac et les noires les azurés les bleus célestes les azurés des orpins de la luzerne du trèfle de la faucille de la chevrette des cytises les azurés des mouillères les azurés de la croisette les porte-queue les bruns des pélargoniums et ceux du serpolet des paluds du baguenaudier de la sarriette des anthyllides les bleus nacrés de corse les sylvains les courlis cendrés les courlis corlieux les phalaropes à bec étroit et à bec large les pies de mer les avocettes élégantes les azurés des orpins de l’adragant et des géraniums les collier-de-corail les sablés du sainfoin de la luzerne et de l’ajonc les argus de l’hélianthème des soldanelles de l’androsace de la canneberge du genêt des coronilles les petits monarques les grands-ducs les moyens-ducs et petits-ducs les hiboux des marais les foulques les poules d’eau les marouettes dites de Baillon les râles d’eau et ceux des genêts les poules sultanes les engoulevents les grands et les petits sylvains les grands nacrés les nacrés de la filipendule les nacrés tyrrhéniens les nacrés de la ronce des renouées de la canneberge de la bistorte les petites violettes les paons du jour les morio grande et les petites tortues les paon-du-jour les vulcains les vanesses des pariétaires les pies de mer les avocettes élégantes les falcinelles les maubèches les minutes et ceux à poitrine cendrée les roussets les blancs les violets ceux des marais les Mélitées du plantain les Mélitées noirâtres et orangées les Mélitées des linaires de la gentiane des scabieuses des digitales du frêne de l’alchémille et du chèvrefeuille les Belles-Dames ces fabuleuses migratrices les damiers des knauties les Mélitées du mélampyre les petites bécassines les chevaliers aboyeurs les chevaliers arlequins et ceux plus rares à pattes jaunes  les petits agrestes les Tircis de nos lisières les satyre ou les mégères les gorgones que tout esprit loue le seigneur les fadets de la mélique les mélibées ou fadets de l’élyme les céphales les fadets des garrigues des tourbières les œdipes ou fadets des laîches les ocellés de la canche les amaryllis les ocellés rubanés les louvets  les moirés blanc-fasciés les Tristan les moirés aveuglés les sylvicoles les printaniers les veloutés et ceux dits des sudètes les moirés fauves les moirés pyrénéens les provençaux les moirés des luzules les demi-deuil les andorrans les moirés des fétuques les échiquiers de Russie les ibériques et ceux dits d’Occitanie les chamoisés des glaciers les grands silènes les grands nègres des bois les grandes coronides les chevrons blancs les petits sylvandres les mésanges charbonnières les bleues les huppées les nonnettes les alouettes lulu (n°6) celles des champs et les calandrelles (n°8) les Bouscarles de Cetti (n°9) –

Ô le « Catalogue d’Oiseaux » ! moins les traquets rieurs (N°12) aujourd’hui disparus – les cochevis de Thékla les cochevis huppés les hirondelles de cheminée et de fenêtre les rousselines et celles dites de rivage et de rocher les mésanges à longue queue les pouillots à grands sourcils les pouillots siffleurs les véloces les verdâtres et ceux appelés fitis les hypolaïs pâles les polyglottes les ictérines les Luscinioles à moustaches les phragmites des joncs les bergeronnettes grises les fragiles flavéoles et les hochequeues (ou lavandières) les pipit des arbres et des prés les rousselines spioncelles les bec-croisé les chevaliers guignette les barges rousses et celles à queue noire les maubèches des champs les bécasseaux à cou roux et les cocorlis etc. etc.

Sommes à notre place            en devenir Les animaux nous le disent, le feu et l’eau

Nous n’avons pas encore franchi le seuil des mots

Sous le soleil près des sources,             le corps millepertuis, sous le soleil   vers toi au fond          vers la pupille, le trou, la vue noire insistant ici comme une sœur invisible tournée vers le soleil et la mer, venant de la mer, de ses lèvres   d’une seconde éternelle, sous un ciel insituable depuis ce frère flottant au-dessus du désert, vers le début   l’éclair d’une rose       Pour toi Thierry, sous le soleil,

le sang lie de ciel, l’invisible est charnel,

et la solitude   un cœur                     

 « Sous le soleil

sans penser à m’enfuir d’ici, j’ai frappé des pieds et des mains la terre,

roulé au rythme du chant nomade qui tremble dans le cœur, sous le capot, et aspire l’air de la route

vers la mer      toujours vers elle, même en lui tournant le dos

Sous le soleil, j’ai emprunté le rêve au voyage              connu le rituel des solstices,

les feux de roues,

les circuits de vitesse,

et dans ce grand bordel          l’éternel retour du feu          

Seule la traversée provoque les ondes

J’en ai joui      amoureux        rincé

J’ai parlé aux hommes qui habitent le silence, et n’eus besoin de rien d’autre

Puis vint un ciel de sable brûlant »

Le monde naît et meurt entre nos visages-ciels, nos yeux dessinent les corps, des ciels          une permanence du matin

Tu savais que tout est transparent, que la terre est aérienne, le rien comme la poussière _ terreau

Les jours jouent avec le soleil, le soleil avec la tristesse, avec les meubles, le vide et le plein, avec l’absence, les traits de l’imperceptible, la musique des grains                         des ondes, la lumière des bouches-christ, leur pulsation

Nous avons perdu le langage des traces comme nous égarons nos enfants, et nos corps trouvent encore le moyen de trembler

            des herbes dans la bouche, les mains plongées dans la matière

Car la parole est une lumière, une couronne   Et nos têtes trouvent encore le moyen d’inventer la voie longue                         dans la rosée, les couleurs de la pensée, l’intelligence des couleurs, d’étonnantes résonances produites par l’apparent éloignement des faits         ou des choses, les déflagrations anarchistes d’où naissent des fleurs,

d’inventer aux grincements des poèmes un alphabet de l’amour

Car sous le crâne, une encre s’épand sur le rêve d’être faisant taire ce rêve d’avant le rêve qui nous prend par les pieds durant la nuit qui n’est pas la nuit mais un berceau de lueur,  la demeure inchangée           souffle lent que nous dormons

avec nos morts sur les épaules

La pluie est lourde

et nos bouches pourtant veulent encore dire, embrasser, faire sortir des îles-sons          les déposer

sur d’autres lèvres,

à la porte d’une autre bouche

Michel SAVATTIER – Une psalmodie du passage

Michel Savattier est un peintre contemporain qui ne peint pas pour se faire voir. Il se meut librement dans son art.

Débarrassé des préoccupations qui encombrent l’esprit, hors de tout intellectualisme, il respire et peint à l’endroit où vibre la lumière primordiale qui sourd du puits de l’être.

Toutes ses créations s’étoilent en vitraux, débouchent sur des aires où, dans des apparences de lavis, des nappes d’ambre ou d’azur, des abrasions de jade ou de jaspe, des écrasements de craie, des stases noires et carminées, des coulées laviques, se libèrent des figures.

Pour mieux dire, j’ai vu et senti dans ses tableaux des âmes observer mon regard. Et je dis que des figures s’y libèrent, parce que j’en ai distingué n’appartenant plus au familier contour d’une image corporelle, mais se diffusant comme un nard subtil parmi les éléments d’un ordre où vibre le silence.

Aucune promesse dans cette peinture pariétale que je ressens pour ma part comme étant au-delà d’une pure perception corticale de l’espace.

Nul départ. Aucun discours. Mais un état des lieux de la condition de l’être qui en a fini avec toute rhétorique, et ne veut qu’être.

Sa peinture est le médium effleurant l’aperçu d’un infini qui appelle, aspire l’être à son parfum.

Même dans ses portraits, la peinture de Michel Savattier témoigne de cette aspiration ou de cet abandon. Le vide est un autre corps ; l’exil, une naissance.

Pas d’épaisseurs, mais des verticalités, des souffles de couleur s’épousant, voilant le vide ; des paysages de lumière que sa peinture aux mille fenêtres médite.

Une plénitude de l’être est peinte, et c’est devant nos yeux que ses perspectives se volatilisent et entrent dans une vacuité sans la nécessité de devoir s’y accomplir.

Cet artiste n’est ni en avance ni en retard. Il est ainsi, dans un renoncement lui permettant de se reconnaitre et de s’entendre. Et s’entendre revient à pénétrer une musique s’unissant aux couleurs des regards et des rencontres qu’elle transporte.

Car ici, l’Entre est à l’œuvre dans une solitude dépassée. Le peintre ouvre et s’ouvre lui-même à la grâce d’une communion chromatique et sensuelle entre la peau et les pigments minéraux utilisés.

Des silhouettes, mais aussi des failles, des tourbillons, des échafaudages ou des jonctions de textures donnent à la profondeur de ses ciels intérieurs une résonance parfaite.

C’est ainsi, dans la peinture de Michel Savattier, que se psalmodie la recherche du passage où nous pressentons que seul l’amour préexiste à la couleur, au geste.

Article paru dans le numéro 21 de la Revue FPM                                               des Editions TARMAC

http://savattier.monsite-orange.fr/

SANS CESSE – petite introduction

« Dans la rencontre amoureuse, je rebondis sans cesse, je suis léger. »

Roland Barthes – Fragments d’un discours amoureux

« L’eau parle sans cesse et jamais ne se répète. »

Octavio Paz – Liberté sur parole

SANS CESSE

Petite introduction

  Pour reprendre un peu les termes de la présentation que j’avais adressée à Jean-Claude Goiri lors de nos premiers contacts, je crois qu’il faut admettre cette prose poétique comme une sorte de prière athée ou profane qui par sa construction anarchique peut aussi ressembler il est vrai à une proposition libertaire.

  SANS CESSE est un texte vitaliste (que je revendique comme tel) tissant dans ses lignes les signes et les images d’une espérance dégagée de toute morale moralisante. C’est un texte doux et fort à la fois qui colle pas mal, par certains de ses aspects, aux questionnements de notre époque, mais dont l’intérêt principal réside, me semble-t-il, dans son désir adolescent de déchirer le voile d’une réalité dont on nous prie de croire par tous les moyens ou presque quelle serait ainsi, avec toutes ses fictions, à prendre ou à laisser. Le hasard qui d’ailleurs traverse souvent le chant apparaît comme une réciprocité à la nécessité, aujourd’hui plus que jamais, de croire aux forces de la vie.

  S’il n’y a dans ce texte aucune autre organisation que celle que le rêve et la spirale de l’ammonite mettent à la disposition de chacun de nous, SANS CESSE n’est pas pour autant un simple récit onirique. Bien entendu, de multiples lectures sont possibles. On peut très bien l’interpréter par exemple comme étant un regard posé sur le/les temps, où la poésie et la sensualité -parfois déclinées au deuxième degré- forment la trame d’une narration dans laquelle on est en mesure de reconnaitre les séquences d’une histoire quelque peu autobiographique faite d’expériences, d’apparitions et de rencontres au sens de « synchronicités » merveilleuses où le hasard, la mémoire et donc le rêve tiennent une place prépondérante.

  Miguel Angel Real qui a choisi d’en présenter des extraits dans la revue mexicaine La Piraña l’a compris avec beaucoup d’intuition. Si l’on en juge par les passages que le poète a sélectionnés pour les traduire en espagnol, on devine que son intérêt se porte sur ce que recèle ce texte quant aux questionnements relatifs à l’écriture, à la parole et aux méandres du dire qui prennent source dans les strates profondes de l’intime, et ne servent pas seulement à raconter une histoire. Il est vrai que les trois-quarts du récit proposés sous la forme d’un monologue intérieur, où le je et le tu établissent une sorte d’ambiguïté, posent la problématique de qui suis-je, qui parle et depuis quel lieu, mais aussi de l’isolement, de l’internement consenti de celui qui écrit depuis sa cellule et ne cesse de l’habiter comme une sorte d’aveu, ainsi que l’évoque la postface de Onuma Nemon. Ce qui par ailleurs n’empêche en rien la parole de s’en extraire trouvant naturellement la plupart du temps son accomplissement dans sa relation au vivant, et par conséquent, effectuant son rôle de transmettrice de signification qui lie le chant à la propre existence du narrateur, à sa corporéité, mais aussi à son rapport (critique) avec lui-même, avec le monde et le cosmos.

    Nous nous construisons tous une histoire qu’il est nécessaire de réinventer en permanence en la faisant vivre, revivre, en la prolongeant sans cesse tout en rebattant les cartes du rêve, et en rehaussant les voix qui par le passé nous ont pourtant déjà beaucoup dit, mais encore pas assez, tant on perçoit par leurs échos qui parfois arrivent jusqu’à nous, et fugitivement nous traversent, qu’elles nous manquent et nous hantent continuellement.

  Par le langage, c’est une part de l’inconscient qui pilote. Je n’invente rien. C’est Lacan qui le dit (mieux que moi). Mais si l’on excepte la poésie minimaliste, on sait bien que l’inscription ne cède jamais trop de terrain à l’indicible dénué de toute intention et en face duquel, de toute façon, la parole finit par s’éteindre.

  Toute inscription installe – énonce – donc le réel à sa façon, et occupe une temporalité anamorphique qui est la seule temporalité peut-être finalement qui vaille la peine d’être relatée.

Car dans une histoire – eût-elle été sommairement inscrite dans l’écorce d’un tronc d’arbre par la pointe d’un couteau -, ce sont bien les réminiscences qui, à travers la profusion des réflecteurs mémoriels, provoquent le geste du dire et par conséquent ce qui se manifeste dans le poème, la danse, le tableau, la photo, dans l’intonation du chant, etc. Tout comme elles provoquent le surgissement des présences, lesquelles peu à peu s’inscrivent au rythme des turbulences langagières dans l’énoncé de celui ou celle qui exprime à sa manière ce qui peuple son dire, circule en son sang, et parfois s’en défait.

Ainsi dégagé des contraintes comme des fictions, le dit se déliant de mémoires oubliées peut être alors au plus près du geste, libre de toute obligation esthétique ou de quelque autre principe.

  Je ne sais pas, au fond, si la « gestuelle » de SANS CESSE aura pu m’aider à me défaire des mémoires oubliées dont mon organisme pourrait avoir gardé traces. J’en doute. Si écrire est pour moi (comme pour nombre de mes semblables) une nécessité et une épreuve, cette pratique de cinglé ne résoudra probablement jamais totalement (pour ce qui me concerne) les traumas enfouis. Même si par endroits il y a eu des failles, et donc de profondes plongées, et que le dire a tournoyé au-dessus de l’Insula.

  Pour le reste, ce que l’on appelle communément le style – la manifestation presque physique du dire, sa danse -, je crois tout de même qu’un chant parvient à s’en dégager. Mais c’est un chant d’asthmatique qui s’inscrit dans un tissu de fortes activités émotionnelles ; un lieu où souffle et dit girent, se débordent mutuellement et s’arrogent le droit de se perdre comme de faire perdre à une lecture le fil de « l’histoire ». C’est désordonné, parfois presque non-verbal et par conséquent quasi-musical, comme dans la vie ; je veux dire accompagné d’une bande-son et image profuse.

  Rien à voir hélas, avec l’écriture de conscience, simple et forte, à la fois rassurante et inquiétante au sens d’un mouvement, d’une oscillation de l’être, corps et âme en équilibre constant dans la réalité du monde, que l’on rencontre par exemple chez Didier Ober, un poète Creusois que j’ai découvert dans la remuante revue Traction-Brabant.

On aime d’emblée son écriture parce qu’on la sent proche de nous, et qu’elle touche une part de l’intime, une part de notre conscience la plus profonde qui est en relation avec le cosmos. On lit sa poésie, et on est immédiatement embarqué, comme lorsqu’on fait rouler une pierre dans nos doigts, et que, par le simple fait d’observer le minéral, notre esprit s’échappe et nous éloigne subtilement des fictions ou des passions qui nous empoisonnent et nous emprisonnent. C’est simple et beau.

  Pour essayer d’être complet, je dois ajouter que SANS CESSE s’est construit pour partie au cours de ces dernières années au rythme de la publication de plusieurs recueils dans la Collection Encres Blanches des Editions Encres Vives dirigées par Michel Cosem.

Le principe : écrire dans un bloc-notes initialement intitulé Dormir le temps des « épisodes » ou « chapitres » qui seront immanquablement réécrits à « plusieurs voix », et s’engouffreront dans une infinie spirale de mondes, de textes (quelques fois détruits) et d’évènements (vécus de près ou de loin) aux correspondances réciproques. Ce sont eux qui accueilleront les toutes premières versions d’une prose réinventant en permanence le chant et ses métamorphoses qui circulent dans le sang d’un narrateur pluriel.

Ni discours ni mimique littéraire, mais une libre itinérance, une rhapsodie – au sens musical du terme – de solitudes, de coïncidences etc. qui interrompent parfois le banal cours des choses – la chronologie -, et rendent brusquement la réalité effrayante, sinistre ou merveilleuse.

  Des exigences cependant : aucune rhétorique codée, et que la prééminence du chant comme de l’écrit ne cède pas au lisible. À ce titre, l’indéfectible soutien de Michel Cosem à l’égard des poètes – et par conséquent à l’égard de la critique et des alertes que propose encore la poésie – est inestimable. Terre-à-terre fut publié en 2017 chez EV grâce à l’esprit d’ouverture de cet homme. C’est formidable. Je pense que personne d’autre n’aurait consenti à publier ce texte énumératif des espèces animales et des biotopes menacés de disparition. Terre-à-terre est peut-être d’ailleurs le dernier chapitre en date d’un livre qui aura toujours été davantage rêvé qu’il ne fut souhaité fini. Je ne retins pas ce « chapitre » pour SANS CESSE, mais sa présence enrichira très certainement de futures propositions.

  Le manuscrit personnel aura compté jusqu’à deux cents pages.

Pour certains éditeurs, l’ensemble était trop volumineux. Pour d’autres, c’était la nature-même du texte qu’ils jugeaient inclassable. Quelques revues cependant ont signalé le texte, comme la revue Secousse des Editions Obsidiane par l’intermédiaire de Christine Bonduelle et François Boddaert.

Nous sommes en 2016. J’affronte un Cancer, et Jean-Claude Goiri me fait part de sa volonté de publier mon chant dans sa totalité.

Durant plusieurs mois le manuscrit est alors passé au crible. Des pans entiers sont élagués, dégrossis, corrigés, mais avec la ferme intention de ne réduire du texte aucun de ses à-pics, de n’en gommer aucunes brisures ni d’en blanchir le plus petit de ses psaumes.

  Sa disposition « finale » se réalisera à l’occasion d’un pur jaillissement, d’une nécessité de proposer le début d’une réponse à – qui suis-je ou qui es-tu ? – correspondant au chapitre IV lequel, à mon sens, pouvait permettre à l’ensemble de tenir.

SANS CESSE s’est véritablement organisé à ce moment-là.

Ça chuchote partout et un peu dans tous les sens, mais il n’y est jamais question de répondre à la violence ou au mépris autrement que par un hymne à la joie, à l’ardeur spirituelle.

Patrice Maltaverne, le poète du réel, auteur de nombreux recueils, dira : « Ce qui est montré ici, c’est l’amour de la liberté et de la vie, la beauté des paysages, le désir des corps, bref, le côté solaire des choses…Une poésie de la lucidité également, envers et contre tout. »

Immense compliment.

 

  SANS CESSE est une errance qui n’en aura probablement jamais fini avec ses paysages.

Comme toute errance, elle ne s’inscrira jamais dans le sillage de ce qui se dit (doit se dire ou doit se faire). Elle est remplie et se nourrit d’un joyeux foutoir qui se moque pas mal des systèmes qui font de nous des cooptés ou de très discrets locataires du rêve.

Quoi qu’il en soit, elle restera ouverte à tous les vents, à tous les sens ; ancrée dans la parole, l’expression même de la vie.

« Sous mon diaphragme, je porte un vieil enfant qui suce à longueur de temps ses longs cheveux. Je suis incompréhensible. Et curieusement tous mes proches me reconnaissent, et accordent simplicité à mon langage quand je ne suis qu’à la tête d’un cortège de fictions. »

G.V

Article paru dans la rubrique L’établi du FPM sur le site des Editions Tarmac

http://www.fepemos.com/

SANS CESSE

LO MOULIS – Entre ici et là-bas …

NOUS SOMMES DÉFINITIVEMENT ÉPHÉMÈRES  http://lomoulis.net/nous-sommes-definitivement-ephemeres/

Il y a de cela quelques semaines, lorsqu’on ouvrait la page internet du site éditorial des Éditions TARMAC, on était accueilli par une singulière petite vidéo. On pouvait y voir la rame d’une embarcation entamer sans hâte, dans un incessant et silencieux mouvement, la surface des eaux paisibles d’un lac ou d’une rivière.

  Intrigué par ce petit film qui m’évoquais la métaphore Alicienne du miroir, je me décidais à le visionner sur Vimeo en agrandissant la fenêtre pour le lire en plein écran.

Une légende y disait : « Quelque chose déborde, quitte la rive Les chemins les rivières les cheveux Laisse filer une ombre errante, un rêve fou »

C’est ainsi que je découvris les vidéos de Lo Moulis, puis plus loin la présentation de sa recherche plastique sur les pages lomoulis.net/ ou  meme-pas-grave.over-blog.com/

À la lenteur du regard sur le monde que pose l’artiste photographe, vidéaste, céramiste et graveuse, se lient force, finesse, bienveillance et humanité.

Ce regard est un langage ; un Fado.

Il n’y a pas à le commenter parce qu’il n’appelle pas à cela. Il s’agit d’abord d’entendre son propos sensitif, ses émissions émotionnelles ; ce en quoi une telle démarche peut par exemple nous interroger. Pourquoi d’ailleurs toujours commenter ? On essaie au préalable d’entrer en relation avec cette parole silencieuse ou l’on passe son chemin.

Et si on a l’intelligence de s’intéresser un peu aux autres, à ce qu’ils proposent souvent dans un murmure, on envoie en retour des signaux d’amitié, de fraternité pour dire la joie et l’intérêt que l’on éprouve à découvrir leur espace de création, le dire allusif du rêve qui s’y manifeste, la sensation à la fois intranquille et délicieuse des départs qui y sont suggérés. Nul besoin alors de grands mots. Aucune nécessité non plus de devoir comparer ce qui s’y noue ou s’y dénoue à d’autres propositions inscrites dans l’histoire de l’Art.

Pour ma part, j’ai simplement voulu témoigner à propos du travail de cette artiste parce que j’ai aimé me sentir invité par les formes visibles de sa musique intérieure. J’ai aimé être désorienté, dérouté, dans la lecture de ses eaux-fortes où se rencontrent autour des apparitions ou des absences, des temps d’enfances (emportement et innocence) ; où entre l’esprit et les éléments – l’esprit des choses ou des lieux -, entre les allégories et nos histoires, entre la violence et la grâce, entre les apparences et la profondeur, le dialogue entretenu est constant. J’ai également vu un geste s’accorder à une danse des épiphanies dans l’invisible et perpétuel mouvement ; entendu que pour l’artiste dire ne semblait pas essentiel.

Alors je me suis laissé transporter au gré des visions et des paysages inconnus qui transparaissent parfois en surimpression d’un étrange codex. J’ai pris la route que m’ouvrait cette œuvre étonnante, suivi ses tracés sans attendre de savoir si la forme d’une médiation quelconque entre la technique et le chant se révèlerait et installerait une distance.

Tout est juste dans le regard de Lo Moulis ; doux et implacable à la fois.

Elle est l’œil, le point de vue, le labyrinthe, le tracé, le trou, le geste même qui caresse les mythes dont le stuc se défait, et qui se prête au silence jusqu’aux marges des patios, des chambres à ciel ouvert, jusqu’aux ombres verticales qui contestent l’hégémonie de la lumière ; la desquamation lépreuse des murs de la ville surveillée par les chiens.

Dans un monde où l’information et la publicité obturent la parole pour promouvoir la consommation et empoisonner notre noyau de spiritualité, des résiliences éclosent ici et là qui maintiennent ouverts des réseaux d’opposition au consumérisme et à la crétinisation; des lieux où se rencontrent artistes et pratiques artistiques qui permettent de reprendre d’autres narrations, d’autres liturgies.

Il est donc primordial de se faire l’écho de toute tentative œuvrant à la dissémination du rêve, et ce même si nos saluts très confidentiels rendent d’abord hommage aux marges ou aux friches que très humblement mais non sans enthousiasme nous occupons.

 « Nous sommes définitivement éphémères » oui, mais nous voyons dans chaque instant la preuve de notre immortalité. Alors la trace, comme le chant ou la danse épousant les lignes imperceptibles du gouffre et du ciel, nous offre l’issue : la dérive.
Je regarde encore votre Eklinggarh – T’envoie mes prières, te souhaite la lumière et du vent

et dans ma tête des personnes dansent comme des oiseaux

pendant que la mort dont j’ai la garde me soulève l’estomac.

Obrigado Lo Moulis! pour votre fado vagabond, son errance sacrée.

http://lomoulis.net/

http://meme-pas-grave.over-blog.com/

Article paru dans le Numéro 19 de la revue FPM des Éditions Tarmac

François Dominique. Délicates sorcières

Des douze récits que François Dominique nous propose dans Délicates sorcières, on retient immédiatement ― avec les lieux et les parfums qui les enveloppent ― d’intenses et fragiles instants où les femmes essentiellement incarnent des seuils, des passages.

Chaque récit ou presque est une rencontre, et chaque rencontre est pour le narrateur l’occasion de vivre et de partager un voyage lié directement ou indirectement au mystère de la musique des corps, des voix, des traces (présences absentes) et de leurs murmures.

Le partage auquel nous prenons part, nous lecteurs, se fait bien sûr par l’intermédiaire du texte où l’art de l’écrivain témoigne de l’intérêt que ce dernier porte à l’égard des objets et des lieux familiers qui composent ce que nous appelons communément les éléments de la réalité, laquelle se révèle parfois pourtant par nombre de ses aspects bien singulière.

Le sensible et l’étrange dont on est toujours captif y occupent un espace toujours inédit recelant des temporalités que rythment absences et présences, c’est-à-dire ce qui (je cite F.D) « se joue de nous » dans l’incessant mouvement d’interférence qu’entretiennent les lieux, les objets et les personnes avec l’esprit qui les visite, échange avec eux, et tente de les comprendre ; un espace où les occasions qu’a le rêve d’y prendre corps sont infinies.

 J’ai beaucoup aimé retrouver chez cet auteur ce qui, dans sa perception du temps et de l’espace, semble lié à l’inquiétude (encore au sens du mouvement), au balancement qui s’opère entre les certitudes et le hasard, les réminiscences et l’attente.

C’est d’une maîtrise poétique remarquable de légèreté et de précision.

En lisant cet ouvrage, j’ai pensé à la puissance évocatrice des mots (des noms) qui semblent parfois nous rêver, et j’ai entendu de Maurice Ravel sa Pavane pour une infante défunte.

S’agissant du visage central qu’il nous appartient (selon ce qui nous est dit dans l’avant-lire) de découvrir ou de reconstituer à partir des douze pièces du puzzle que forment les récits, il possède à mon sens (ce qui n’est pas une hypothèse très originale de ma part) les traits énigmatiques de l’Autre.

Dans cet autre, il y a celui de l’auteur et le nôtre également, mais par-dessus tout, le texte lui-même comme principe d’altérité.

Tel un réseau complexe de courbes se dessinant dans l’espace, créant au fil de la lecture une zone faciale légèrement mouvante, tour à tour concave et convexe où s’organisent d’abord, se fondent, s’épousent puis se déterminent enfin les lignes d’une figure géodésique, un visage-paysage qui m’est cher est apparu peu à peu.

J’y ai reconnu le visage-monde et le visage-masque du plein et du vide des artistes, des chamans, des cabalistes ou des alchimistes. Non une simple et belle apparence, mais cette énigmatique profondeur de l’effacement qui nous raconte silencieusement ce que nos sens saisissent ― que l’on se tienne dans les ténèbres ou la lumière ― comme potentialités de la matière, comme pratiques de l’esprit et de l’agir, telles d’inépuisables possibilités d’être et de devenir.

Ce visage existe bel et bien donc : c’est ce livre cosmographique qui en a tous les traits en somme ou du moins qui les propose ; c’est le Livre dodécaédrique du vivant, des ombres et des miroirs, bien sûr, mais aussi des noms, des lignes et des traces que nous portons en nous-même. Livre dont il faut s’appliquer ― sous peine de perdre l’équilibre ― de tenir les pages ouvertes.

 Délicates sorcières est un ouvrage renfermant un très beau traité d’imagination, de géométrie sacrée, de traduction et de patience ; un magnifique et silencieux portrait du mystère de l’être.

 

Aux Éditions Champ Vallon

160 pages

16€

FRANÇOIS DOMINIQUE Délicates sorcières

 

syn-t.ext de Mathias Richard

syn-t.ext Mathias Richard

Sortir du neutre, de la neutralité, affectivement, spirituellement, charnellement. Mettre sa peau sur la table. Danser son souffle jusqu’à la folie. Écrire sa danse. Danscrire, transcrire sa danse la langue en avant. Rester fou, et dans ce devenir, rester en  mouvement dans la nécessité de dire et de taire, de comprendre (se comprendre), « On nous dit que nous sommes des concurrents. Toi tu te dis que toi et moi on est concurrents. Moi je pense que. Nous ne sommes pas des concurrents. Nous sommes des alliés. » connaître et commencer sans cesse. Voici ce dont il est (en partie) question dans ce texte.

Même si du syn-t.ext il est dit par l’auteur qu’« il représente un point où la littérature s’effondre infiniment sur elle-même », pour moi, cela reste de la littérature ! et de la bonne ! Impossible qu’il puisse s’agir là d’une diatribe antilittéraire. Là où à chaque page ça hoquette, râle, raille, s’éraille, menace, chie, aime, rêve, espère, désespère, arrache, prie et combat, écrit à haute voix que « tant de la réalité se passe loin des mots, loin de la parole », j’y ai senti pour ma part des averses de langage, des bombardements de mots particules atomiques d’une pensée musicale ; un précipité amoureux.

Certes, dans le labo syn-t.ext on n’y romance pas, mais on est au travail ; dans un travail de rassemblement, d’assemblage et de recombinaison, donc de structuration, puis d’étoilement ; dans le travail pneumatique d’une langue différente qui ne communique pas mais, se disséminant, opère aussi sur sa matière même, sa substance transmettrice.

On est dans un « crâne vitrail », dans un « quartier à la cervelle de rat », un non lieu, un envers où tout s’engouffre, et où tout est repris. Ce syn-t.ext n’est donc plus simplement un poème, mais une sorte de nucléosynthèse poétique. C’est un souffle lié à d’autres respirs qui constamment reculent leurs limites ; un dire en équilibre précaire mais qui sans cesse déséquilibre ses propres hypothèses, disperse ses condensations, précipitant entre eux les mots les plus légers afin d’atteindre une lourde masse critique écrivant le réel.

C’est du gros son et de l’ultrason, de la lumière en mouvement. « Chaque âme est une magnifique centrale nucléaire. Rassemblez-les, vous avez le soleil » (amatemp13). Enthousiasme, extra lucidité, objectivisme et pessimisme, voici les grands ressorts d’un brûlot poétique où s’embrase instantanément toute métaphore.

Entre le contenu très solaire du chapitre Whatever it takes et la très artaldienne page 143 « Je n’approuve pas mon corps / Je n’approuve pas mon existence / Je n’approuve pas les molécules qui me constituent / … etc. je ne relève aucune contradiction gênante, mais les sursauts symptomatiques d’une âme et d’un corps scintillants vifs dont les particules élémentaires s’excitent probablement selon les variations de l’intensité magnétique terrestre, du récit de l’univers.

On comprend tout d’emblée, même si l’on n’est pas titulaire d’une maîtrise de science ou de philo. Ça se lit par bloc. Ça rentre instantanément par l’œil pariétal, impactant directement les plexus et rachis. Il faut voler, reprendre à son compte ce syn-t.ext, le faire voler, et à son tour s’envoler avec ses métamorphoses, ses mutations, ses vertiges : toutes les cristallisations d’une pensée et d’une parole qui n’ont pas d’autre intention finalement que de se défaire de leur enveloppe charnelle.

Comparaison peut-être un peu osée, mais oui, j’ai pris ce syn-t.ext dans le buffet comme lorsque je découvris -il y a quelques années déjà- Paradis: avec émotion.

 Allez, encore un petit extrait de syn-t.ext, pour la route : « je t’en supplie, lis ces mots et réponds-moi en détails dans mes rêves. | Au revoir au jour qui est là et que je ne vois pas. | Au revoir au jour qui est là que j’aime et que j’ignore. | Ce que je veux te dire n’a pas de fin et je m’arrête ici. | »

À suivre …

Gilles VENIER

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Extrait de SANS CESSE -Paysages

Et cet irascible coq que personne n’ose trop approcher, qui se pavane et terrorise les poules derrière l’épicerie, dans le jardin potager. Ou cette jument qui, au détour d’un chemin, charge furieusement les passants habillés de couleurs vives. Toute cette force sauvage retardera la mise en faillite du commerce paternel et la visite de l’huissier durant deux hivers.

Depuis la banquette arrière, difficile de comprendre comment le conducteur et sa voiture trouvent le passage dans cette densité noire. Les phares et leur faisceau jaune n’éclairent que les arbres de la forêt semblant vouloir à chaque virage se précipiter sur l’automobile.

Depuis quel endroit, à partir de quel moment, quel entretien, éblouissement ; depuis quelle fêlure la réalité ? c’est une source qui t’a dit que les morts se rassemblaient dans les saisons, les instants et les bruits. Sounds and songs ! serviteurs du vide et de ses parfums.

Le boucher sur la place du village : son avant-bras est totalement plongé dans la gueule du berger allemand qui écume et saigne pour s’être fiché, dit-on, une esquille d’os de bœuf au fond du palais.

Les hautes chambres sont misérables, tout va à la force.

Sacrés, les grands sacs à grains en corde aux bords ourlés sur le café ou les légumineuses qu’ils contiennent. Derrière le comptoir, la sensation délicieuse d’y enfoncer tout un bras.

Tu es loin et ici : inexplicablement. Le bruit surpuissant du moteur d’un autocar qui passe à proximité, abat toute la réalité. Tu es à la porte réservée de l’absence. Appartenir toujours à l’enfance.