syn-t.ext de Mathias Richard

syn-t.ext Mathias Richard

Sortir du neutre, de la neutralité, affectivement, spirituellement, charnellement. Mettre sa peau sur la table. Danser son souffle jusqu’à la folie. Écrire sa danse. Danscrire, transcrire sa danse la langue en avant. Rester fou, et dans ce devenir, rester en  mouvement dans la nécessité de dire et de taire, de comprendre (se comprendre), « On nous dit que nous sommes des concurrents. Toi tu te dis que toi et moi on est concurrents. Moi je pense que. Nous ne sommes pas des concurrents. Nous sommes des alliés. » connaître et commencer sans cesse. Voici ce dont il est (en partie) question dans ce texte.

Même si du syn-t.ext il est dit par l’auteur qu’« il représente un point où la littérature s’effondre infiniment sur elle-même », pour moi, cela reste de la littérature ! et de la bonne ! Impossible qu’il puisse s’agir là d’une diatribe antilittéraire. Là où à chaque page ça hoquette, râle, raille, s’éraille, menace, chie, aime, rêve, espère, désespère, arrache, prie et combat, écrit à haute voix que « tant de la réalité se passe loin des mots, loin de la parole », j’y ai senti pour ma part des averses de langage, des bombardements de mots particules atomiques d’une pensée musicale ; un précipité amoureux.

Certes, dans le labo syn-t.ext on n’y romance pas, mais on est au travail ; dans un travail de rassemblement, d’assemblage et de recombinaison, donc de structuration, puis d’étoilement ; dans le travail pneumatique d’une langue différente qui ne communique pas mais, se disséminant, opère aussi sur sa matière même, sa substance transmettrice.

On est dans un « crâne vitrail », dans un « quartier à la cervelle de rat », un non lieu, un envers où tout s’engouffre, et où tout est repris. Ce syn-t.ext n’est donc plus simplement un poème, mais une sorte de nucléosynthèse poétique. C’est un souffle lié à d’autres respirs qui constamment reculent leurs limites ; un dire en équilibre précaire mais qui sans cesse déséquilibre ses propres hypothèses, disperse ses condensations, précipitant entre eux les mots les plus légers afin d’atteindre une lourde masse critique écrivant le réel.

C’est du gros son et de l’ultrason, de la lumière en mouvement. « Chaque âme est une magnifique centrale nucléaire. Rassemblez-les, vous avez le soleil » (amatemp13). Enthousiasme, extra lucidité, objectivisme et pessimisme, voici les grands ressorts d’un brûlot poétique où s’embrase instantanément toute métaphore.

Entre le contenu très solaire du chapitre Whatever it takes et la très artaldienne page 143 « Je n’approuve pas mon corps / Je n’approuve pas mon existence / Je n’approuve pas les molécules qui me constituent / … etc. je ne relève aucune contradiction gênante, mais les sursauts symptomatiques d’une âme et d’un corps scintillants vifs dont les particules élémentaires s’excitent probablement selon les variations de l’intensité magnétique terrestre, du récit de l’univers.

On comprend tout d’emblée, même si l’on n’est pas titulaire d’une maîtrise de science ou de philo. Ça se lit par bloc. Ça rentre instantanément par l’œil pariétal, impactant directement les plexus et rachis. Il faut voler, reprendre à son compte ce syn-t.ext, le faire voler, et à son tour s’envoler avec ses métamorphoses, ses mutations, ses vertiges : toutes les cristallisations d’une pensée et d’une parole qui n’ont pas d’autre intention finalement que de se défaire de leur enveloppe charnelle.

Comparaison peut-être un peu osée, mais oui, j’ai pris ce syn-t.ext dans le buffet comme lorsque je découvris -il y a quelques années déjà- Paradis: avec émotion.

 Allez, encore un petit extrait de syn-t.ext, pour la route : « je t’en supplie, lis ces mots et réponds-moi en détails dans mes rêves. | Au revoir au jour qui est là et que je ne vois pas. | Au revoir au jour qui est là que j’aime et que j’ignore. | Ce que je veux te dire n’a pas de fin et je m’arrête ici. | »

À suivre …

Gilles VENIER

 15€ Chez Librairie Editions tituli (Amazon, Fnac, etc.)

www.tituli.fr   tituli Editions

Prière (Ecrire) Editions ENCRES VIVES

 

Prière (Ecrire) éd. ENCRES VIVES

 

–—

Sommes-nous vraiment en bonnes compagnies,

sans armes et sans crimes

abouchés au devenir

d’un entrelacs de souvenirs,

 

où se télescopent anachroniquement

indulgence, ironie, petitesse, exclusivités, exemples, lâcheté,

certitudes,

 

liaisons accumulatives

et flexibles ?

 

 

,impersonnelles vérités, écrire Si

elliptiques ,inattendues

consiste aussi à lire, voire pis,

 

qui d’un crâne fleurira de petites capitules

les hypothèses du rêve et de lucidité au millimètre ?

 

–—

Dehors, assis parmi les voix

dans l’inversion des climats,

un sommeil ardent, les remous d’une langue aveugle :

voir enfin,

 

peut-être même dire les nerveux tournepierres

acharnés fouilleurs des estrans

sous le ciel poudreux de la cimenterie,

 

rendre compte, acter

 

mais quand, avec quel langage ?

 

–—

S’INVENTER

un plein vide.

 

Rassembler et en disperser les sons.                             Resserre ta pensée.

 

Dans l’enclos, ce monde feuilleté de figures, – lesquelles n’entendent pas leur propre récit d’éloignement, leur séparation intime et profonde avec l’autre partie de leur être,

où toutes les solitudes et leur représentation transhument lumineusement –,

ça claudique, oscille partout méchamment.

Chorégraphie des solitudes, des représentations.

 

Nous disparaîtrons sans n’avoir jamais rien perdu ni personne.

 

Prière (Ecrire) Collection Encres Blanches N°660 Mars 2016

lien http://encresvives.wix.com/michelcosem

 

ça dit quelque chose

 

Gilles Venier. Ça dit quelque chose Pdf

Tramway Pierremmanuel PROUX

 

Ça dit quelque chose, mais sans l’essence des pins, les cristaux et les rincées enluminées des pluies qui invitent le hasard à prolonger le récit.

Ça se produit assez fréquemment. Ça archange l’instant, et sa manifestation ne dépend pas que de moi-même.

Ça ne s’écrit d’ailleurs pas, ce cas de renversement intérieur, cette vérité. Ça va bien au-delà.

Extrait de « Prière »

 

 

 

 

 

 

 

Photo © Pierremmanuel PROUX

nullusdies.com

patch1.2 mutantisme (collectif)

Le volume est une mise à jour, une modification ou extension du code source : Manifeste mutantiste 1.0 et de son « logiciel » 1.1

Les mutantistes sont partout, et forment, selon Nikola Akileus, un agrégat.

 

L’agrégat mutantiste est une force de potentialités. Chacune de ses cellules travaille à la mise en œuvre d’une puissance, à l’accroissement exponentiel d’une somme potentielle de lucidités, d’un corpus de singularités.

Cependant, ce collectif s’affirme être un ensemble sensible et anticapitaliste de ressources humaines au sens où la plupart de ses actions sont menées anonymement, et ne s’inscrivent jamais dans une recherche de notoriété ou de profit.

Les mutantistes ne désignent pas le réel, mais font montre de facultés d’adaptation issues d’un savoir transversal permettant de le faire surgir dans toute son épaisseur ou sa part gazeuse en interférant poélitiquement dans le champ social et en tous lieux.

En passant outre ou en détournant les fonctionnements parodiques de notre société du spectacle et de ses fictions, leurs actions ou propositions intuitives (et elles sont nombreuses et concrètes dans ce nouveau Patch 1.2) consistent à questionner ou à révulser l’asphyxie cérébrale des masses.

Une cible (parmi d’autres) du mutantisme: l’affaiblissement morbide du dire de la création artistique dans sa relation avec le réel. 

L’audace, l’imagination, la capacité de s’émouvoir — d’entrer en mouvement — , et la désappropriation, sont les conditions qui garantissent l’efficience d’une pratique anticonformiste dont ces poètes font preuve, opérant donc de préférence dehors, dans la rue, un supermarché etc.

Pour ces réfractaires à la compétition, à la dictature des Marchés, et au virtuel aliénant, l’existence est naturellement liée au rêve comme à l’acte vital, au corporel, à l’expérience, et à l’exploration mentale.

Ce sont le plus souvent des objecteurs de croissance, des danseurs-lutteurs mus par un ravissement commun constellé de veilleurs solitaires.

Accordant paradoxalement à la pensée l’importance qu’ils réfutent parfois aux mots, ils défendent l’idée d’une autre manière de créer et de vivre ensemble, ouvrant des perspectives sociales, littéraires ou artistiques totalement novatrices.

Véritable concentré de créations et de pratiques singulières, que personnellement je perçois comme une zone subtile d’inscription spatiale paginée, ce Patch 1.2 — leur troisième codex poétique en somme   semble être adressé à quiconque souhaitera en divulguer la  philosophie, et surtout à tous ceux qui voudront s’inspirer des procédés de résistance (machines) qui y sont présentés, en disséminant, réactivant, réinventant, amplifiant l’écologie dialectique de cet agir affectif qui les sous-tend.

En faisant sécession de toute idée préconçue, ces insoumis au prêt-à-penser œuvrent dans l’errance, dans la profondeur des instants et la vibration des lieux, embrassant simplement l’espace et chantant obscurément la source de ce qui ne se pense et ne s’achève, l’immensité que ne soutient nulle architecture visible ; ce qui ne se pense et ne cesse mais dissout les chimères du temps et de la matière.

Nomadisme et sensitivité – zone de sensibilité – l’Entre – l’émotion – amour – perceptions – jeu – asile – multiprocessing etc., sont autant de lieux-ruches où pour ces activistes toute commémoration disparaît, où la nuit et le soleil redeviennent neufs, d’une sauvagerie, d’une innocence que toute durée admet.

Étendue, tempi, nuances et hauteurs des timbres d’un champ/chant d’énergie électromagnétique, les connexions s’y opèrent organiquement en grappes de cerveaux, les corps et le vide alors interpénétrés.

Vers et depuis ce chant, les droites et les courbes d’un pur désert.

Ce chant appartient au ciel comme au désert.

L’ivre de rêve, l’être empêtré, est pourtant et toujours bien là, cadenassé vertébral, de traviole, pris dans la chair et les mots.

Mais c’est justement lorsque l’homme est pris par le ventre, les yeux et la bouche, que l’odeur du plein-vide lui tient lieu de devenir.

C’est ainsi que la fin est commencée, et c’est par là que ça commence.

Il faut donc saluer le courage et l’impertinence de ces étonnants Mutants « fauteurs de clartés » qui orgueilleusement, mais aussi très ironiquement, s’entêtent à rouvrir le récit collectif par le ventre.

Afin que le corps et l’esprit poursuivent un récit singulier, mutuel et croisé dont la mémoire est plus vieille que le mythe lui-même, et dans lequel sont étroitement liés distance, surface et profondeur, symboles et concepts, et où les mots renvoient à une multiplicité complexe des représentations, et non à un inventaire des genres ou des morales, il faut bien en effet que —de temps à autre — quelques insatisfaits, même très confidentiels, soient capables d’avancer, sans chef (au sens de Bataille) et clandestinement s’il le faut dans leur propre récit, pour s’en remettre à la disposition du rêve comme du réel.

Il est une parole d’avant la parole, elle regarde la terre, profère sa couleur depuis la danse, car la parole d’origine est une danse, et la musique qui l’anime s’entend par tous les pertuis.

C’est par les yeux que surgit ce rêve de danse, et par la bouche, souvent d’effrayants visages.

S’ouvrir à soi — à son invisible feu — revient à desserrer les portes de la danse silencieuse.

Alors le corps-langue chute. Il ne s’effondre pas.

Sa chute est une gigue entêtée qui retourne à l’insaisissable.

Musique!

r.n

 

mutantisme Patch 1.2  Éditions Caméras animales.

Collectif – 324 pages 20€

ISBN : 978-2-9520493-8-2

lien Caméras Animales

 

Article paru dans le N°10 (mai 2016) de la revue l’intranquille.

lien Revue l’intranquille

Aïon – Editions Encres Vives

Après le kairos et le chronos, voici l’éternité, qui n’est pas linéaire ni cyclique, et nous réserve bien des surprises, des temps renversés et renversants, inversés et subversifs; la création se tait : crainte respectueuse de l’homme auquel elle ne veut pas faire de mal? Attente du dialogue humain pour oser bruire de feuilles, fleurs, pleurs, cris et balbutiements froissés de la bogue tombée ou du cerf solitaire… la création se tait… Le temps n’est plus comme un simple Charognard, temps obscurs des Ténèbres de l’Érèbe, où les dieux acceptaient d’être dés-altérés, par l’eau humaine dont ils se nourrissaient et qui les apaisaient : le sang, cette carte d’identité archaïque… C’est aussi pourtant le liquide qui rend frère aussi, non ? Mais vient peut-être maintenant un temps-révolution, celui de Nyx, la Nuit, qui ne connait pas le logos mécanique, ritualisé… Ce temps là métamorphose la Nuit en Jour, et signale un temps autre, « enroulé dans le secret » de chaque être, ignoré de lui, intuition confuse d’une des réalisations possibles de l’être… Aïon… pour l’homme sa double nature, mortelle et divine, superposition de toutes les temporalités, sortie du cercle et de la sphère image du Parfait, pour avènement de la troublante perception du voyage des quanta vers on ne sait où, réunion, destruction, fusion, mondes parallèles, trajectoires discontinues, déformantes, changements, spectres gris, ni ronds, ni carrés, ni donc spectres… Devenant autres, d’un Ordre autre, colorés par la seule poésie

Oui, la vie est Prière, et la Prière comme l’Aïon, des encres vives du silence de l’écriture nées de la fenêtre souffrante du poète

Brigitte DUISIT

Les textes Aïon et Prière, signés respectivement par Régis NIVELLE et Gilles VENIER, ont été publiés en 2014 aux Éditions Encres Vives.

Des extraits de ces textes paraissent ce mois-ci dans la revue de littérature l’intranquille,revue liée à l’atelier de l’agneau éditeur http://chronercri.wordpress.com/lintranquille/

Traction-brabant

Un site qui présente la revue papier du même nom, et le travail qui y est proposé. Attention, ici, on ne se pousse pas du col, c’est pas le genre de la Maison. Le ton est donné par Patrice MALTAVERNE. Pertinence et impertinence sont donc fréquemment convoquées dans les fameux « Incipits finissants » du fanzine où le poète chroniqueur s’en donne à cœur joie. C’est souvent grinçant, ça fulmine, vitupère, ça gueule et en même temps l’humour n’est jamais très loin.

L’arborescence du site est riche. Beaucoup de liens vers les sites d’autres poètes. On y retrouve notamment le lien des Editions Le Citron gare ou celui de Poésie chronique ta malle.

La version papier paraît 5 fois par an.

« Tous ces panneaux, tout ce mobilier urbain, ça coûte et ça en jette. Et s’agissant de littérature, matez moi ces festivals. On y trouve des bouquins partout et des écrivains, tous plus pros les uns que les autres. Le monde entier est là, comme dans une vitrine. » P.M.

RAFRAÎCHISSANT!

http://traction-brabant.blogspot.fr/

Numéro 6 de L’intranquille

Dans ce Numéro 6 de l’intranquille, un superbe dossier réalisé par Dominique Minnegheer sur la poésie Argentine.

Un travail très intéressant mené autour de la problématique de l’écriture et du dire en poésie du point de vue de l’écriture polymorphe des poètes Argentins ou sud-américains et de la résonance critique de cette poésie au regard de l’histoire contemporaine.

Tous les auteurs /auteures et leurs travaux sont très intelligemment présentés, sans que le mythe Borgésien ne vienne « polluer » l’approche.

On y retrouve cependant l’énigme du texte pris entre allégories et réalité, mais aussi et surtout l’énergie -parfois celle du désespoir- et souvent la lucidité et l’audace (énonçant l’insupportable) de parler à la mort -parfois face à la mort- , de convoquer l’histoire en abolissant le temps ou à contrario en le rappelant, d’ouvrir un dialogue avec les forces obscures de la pulsion de mort comme avec celles qui créent et célèbrent la vie.

Ce que disent ces poètes est précisément ce qui ne peut se dire ou plutôt ce que l’on ne peut malheureusement presque jamais entendre hors du champ littéraire, parce que ce dire INESTHÉTIQUE (par opposition à l’illustration esthétique commune abondamment répandue par l’ordre médiatique et par l’ordre tout court) énonce explicitement les preuves accablantes d’une lâcheté ou d’une paresse collective dont les fictions -généralement entretenues par des intérêts consuméristes ou par la peur de l’autre, l’oubli etc.-, se substituent bien souvent à la contradiction du débat rationnel ou à l’intranquille expression artistique qui suscite sinon l’émotion, toujours un questionnement relatif à ce que nous faisons de notre vie.

Instructif cahier Argentin donc qui se révèle être, d’une certaine façon, un ensemble témoignant de l’originalité de la dialectique poétique et la justesse de son expression critique en prise avec les distorsions sociales, l’injustice économique et la barbarie, et de toute manière une formidable introduction/incitation à découvrir ou à redécouvrir les œuvres de ces très beaux représentants de la littérature hispano-américaine.

Pour ce qui concerne l’autre partie de la revue, ce sont les traducteurs qui ouvrent ce numéro 6 et proposent sur une vingtaine de pages des textes qu’une délicieuse porosité rend étonnants.

Dans un autre dossier, au fil de créations toutes plus singulières les unes que les autres, on y  échange autour de la question du « Genre  » où les poèmes des intervenants actent un lien direct entre le réel et le langage.

Coup de cœur pour les textes de Besik KHARANAOULI – pardon de formuler ici quelques  préférences dans ce riche ensemble -, pour Marie COSNAY, Marie FRERING, Nina JÄCKLE, Abel ROBINO& Bernardo SCHIAVETTA, Denis-Louis COLAUX, Jean-Marc PROUST, Nini BERNARDELLO, et un petit (gros) pincement au cœur pour la présence de Héctor Viel TEMPERLEY qui est pour moi l’un des plus grands poètes de cette Argentine Éternelle.

R.Nivelle

 

http://www.atelierdelagneau.com/spip.php?article185

http://chronercri.wordpress.com/lintranquille/ 

Nullus dies

Le très beau site d’un photographe. Documentation et analyses sont au rendez-vous et offrent du grain à moudre aux esprits curieux qui veulent aller au-delà de la simple esthétique. Les commentaires qui sont écrits dans une langue précise et sans fioritures nous indiquent que la passion est bien le moteur de Nullus dies.

http://www.nullusdies.com/

Chroniques réécrites

Anaérobiose de Mathias Richard – Éditions Le Grand Souffle 

En 2009, j’écrivais à propos d’Anaérobiose, de Mathias Richard, que ce récit était pour moi un texte sensitif par excellence ; un texte cœur, sexe, main, bouche âme et œil tactiles d’un périple en tous sens.

Je n’ai pas changé d’avis. C’est à la fois d’une telle tendresse et d’une telle force, que cet hymne au vivant, le chant ivre de Melrobor-Vampor, se déploie sous les yeux du lecteur à la vitesse de la lumière.

Au fil d’une traversée de l’Europe qui le mènera de Montreuil jusqu’en Turquie, et au gré des rencontres qu’il y fera, c’est dans un langage total en prise directe avec les impacts du réel que le narrateur nous entraîne.

L’écrit sans artifice ni concession dispose en effet du réel sans jamais le trahir, s’approprie du tangible l’infini champ des possibles.

Doté d’une langue pure et insoumise aux fictions des représentations ; d’une langue libre qui ne reconnaît pas d’autre urgence que celle de faire vibrer le corps-verbe, Mathias Richard, retrouve, révèle et rend hommage à l’imperceptible trace de l’âme jusque dans l’asphalte ou nos déchets domestiques.

C’est brut, très beau, et ce n’est peut-être pas non plus tout à fait un hasard si le trajet du voyage passe par la petite ville de Montignac, non loin de Lascaux, ou bien encore que ses compagnons de route d’un moment s’appellent Zach Ovide, dit l’Ogre, Lianh ou bien Annah.

De ce texte ne se dégage donc pas seulement une histoire ou des histoires, mais également la nécessité qu’éprouve l’auteur à évoluer en permanence au delà des mots dans le don pluriel de l’agir, par cet acte sacré qui consiste à joindre l’acte à la parole, mettant en œuvre l’être et le monde dans un rapport essentiel capable de faire naître des lieux et des instants comme autant de sanctuaires qu’une conscience habiterait de sa permanence spirituelle.

R.N

http://www.legrandsouffle.com/en/site-edition/livres/livres-hors-collections/27-romans-recits

Chroniques réécrites

La spirale de la parole de Guillaume Bergon – Éditions Caméras animales

 

De la lecture de ce texte, on ressort épuisé, l’esprit presque défait.
Mais l’intention de l’auteur n’a-t-elle pas précisément pour but de nous entraîner dans une lecture basse d’abord puis, au fur d’imprégnation rythmique, dans une sorte de vortex qui nous enivrerait au point ne plus trop savoir ce que l’on est en train de parcourir de cette spirale?
Dans une autre critique de ce texte, je crois avoir évoqué une lecture asphyxiante. Je préfère plutôt parler aujourd’hui d’une lecture littéralement saturée, en prise avec un incessant flux nominal.
D’où peut-être cette impression d’immense fatigue pour avoir été confronté à une forme d’expression qui en quelque sorte se nourrirait d’elle-même et, semblable à une transe extatique, s’ouvrirait sur un néant, une non-pensée ou pour le moins, une sidération de la pensée.
Sommes-nous confrontés à une œuvre d’art ? Ce qui est sûr -à mon sens-, c’est qu’en faisant ainsi front à la pensée, en la malmenant et la défiant, l’écriture prend sous cette forme le risque de s’éloigner de la parole ; ce que le titre du livre semble pourtant vouloir démentir. C’est donc bien de l’imminence d’un néant dont il pourrait être question dans ce texte derviche, d’un tournoiement à l’à-pic du vide rarement ainsi approché ; autrement dit, ce qu’on ne préférerait autant pas apercevoir du vide, alors que nous girons tous vers cette totalité.
Y a-t-il lieu alors d’y deviner les signes avant-coureurs d’une métamorphose de la pensée ?

À la réflexion, je ne crois pas.
Reste qu’une telle expérience de lecture, pour déconcertante qu’elle puisse être, est vraiment à risquer.

R.N

http://www.camerasanimales.com/livre06.html

Sonopsies chez Caméras animales

Entité sonore très particulière, il faut d’abord écouter le contenu de ce disque comme si, munis d’un stéthoscope, nous étions capables d’ausculter le corps d’un silence, devinant peu à peu son thrill artériel, son murmure respiratoire. Au rythme des créations qui s’y succèdent, on découvre en effet tout un univers singulier, une matrice d’improbabilités, de risques, donc de rêves et d’actions.

J’y ai entendu beaucoup de respirations et de souffles familiers, je veux dire des respirs proches de ceux qui traversent mes recherches.
En outre, j’y ai aussi vu nombre de visages que l’esprit disputait à la matière.

Plasma musical expérimental très proche de la poésie, participant d’une même combustion lente mais radicale, ce fleuve sonore -que des paroles traversent comme des répétitions idéiques-, se comporte tel un agent métamorphique agissant sur les organes des sens tout en empruntant à la réalité ses essences primordiales : contingence, nécessité et chaos.

L’exploration réitérée et forcément subjective m’a fait revenir sur les rives hallucinantes des coulées laviques N°2 – Savant Stifleson pour Agglutina N°6- ElFuego Fatuo pour Il paraît N°8 Mushin N°13-Sun Thief pour Saturnalis (Lights Return) N°14- Méryl Marchetti pour Impro2 N°16- Thierry Théolier pour Morts priez pour les vivants, ils ne veulent plus être des Dudes.

C’est un très bel objet poétique qui montre, à qui veut bien entendre et voir, les issues possibles pour en finir de téter aux mamelles de notre préhistoire le lait des fictions, de l’égoïsme, et du cynisme dévoyé.
Les grandes lignes du mouvement Mutantiste se distinguent de plus en plus clairement à travers la publication de Sonopsies.
R.N

http://www.camerasanimales.com/label/

Thierry Carbonell – Les pives minérales : le sens et l’énergie.

 

L’art consiste à faire des propositions. C’est le résultat d’une action créative pouvant entrer en résonance avec les nombreuses préoccupations de son époque. L’artiste trouvera toujours les moyens de son expression qui, pour la plupart du temps, procède d’un questionnement.

Paradoxalement l’acte créatif sera possiblement sous-tendu par un sentiment d’impossibilité relatif au partage de sa recherche: la partager et avec qui, de sorte qu’en pouvoir jouir serait aussi en altérer salutairement la représentation. L’art dans sa pratique est un acte courageux. L’assertion de l’art tient dans sa beauté ou sa singularité. Il est d’ailleurs assez facile de se rendre compte de la beauté, de la singularité ou de la force d’une œuvre. En revanche, il est plus compliqué d’en comprendre ou d’en expliciter les origines.

Ce qui d’abord surgit d’une œuvre, ce qui semble en tous cas pouvoir y être ressenti comme prépondérant, tient dans le sens et/ou l’énergie qui s’en dégage.

Je pense ici au haïku parce qu’à mon avis les « pives » de pierres (cairn en forme de pomme de pin ou de sapin) qu’érige Thierry Carbonell semblent appartenir à un registre d’images impondérables, lesquelles ne seraient pas sans rappeler celles produites par le haïku, sans que pour autant elles puissent s’apparenter à la trace au sens d’une écriture.

Haïkus tout de même, parce que ces empilements de pierres disent un visage du temps et d’un lieu. Et comme pour un haïku, chacun peut en saisir le sens à sa façon.

L’énergie est dans la pierre. Selon l’endroit, la pive sera donc construite par intuition. Tout matériau minéral à portée de main fera l’affaire. Pas question de bavardage ou de récit, le mythe est tenu au pied de la lettre. La pive est une pensée spontanée, un poème fait de pierres ; une intention matérialisée qui en elle-même fait sens.

Thierry Carbonell crée ses pives seul, défait de tout, débordant dans l’incommensurable. Le lien qu’il entretient avec le minéral correspond sans doute très profondément à une partie de ce que nous sommes: consciences du feu et des étoiles. Il distingue dans la matière brute émergeant des rives du lac de Neuchâtel, des figures et des âmes primordiales; vibre avec le chant sidéral qui s’en libère, et, comme poussé par un irrépressible élan d’enfance, ce fou de signes et de dons court aussi la forêt avec ses compagnons pour entrer en dialogue silencieux avec les mystérieux amphibolites et autres roches anthropomorphes ou à têtes d’animaux qui y siègent et dessinent un territoire sacré.

Le langage des choses est de toute évidence pour cet homme un langage qui fait tomber les masques de la mort du coté de la magie de l’être. Le silence hautain et méprisant des oligarchies culturelles qui nous dominent n’existe pas. C’est ce que me semble vouloir dire la geste de ce créateur qui tout bonnement, à travers le détour et le lâcher prise, l’abandon des mots pour la danse des mots, la fatigue et le risque du faire, entretient un dialogue avec la Terre-Mère. Et si dans les notes explicatives qui accompagnent les photos du site, l’artiste travailleur social invoque souvent la lumière, je pense qu’il faut se garder de la confondre avec la clarté ensoleillée d’une pensée béate. C’est bien sûr d’une autre lumière dont il est question, d’un point immatériel et dense à la fois, d’une fusion noire qui a quelque chose à voir avec l’Or du premier grand feu.

Ses pives jalonnent le chemin qu’il aura emprunté. Et tout laisse à penser que cet intuitif marche et danse sur un chemin de surface qui est aussi un chemin intérieur, celui de sa propre altérité.

Cairns éphémères, parfois défaits par l’action de l’eau ou par des hommes qui n’entendent pas le chant d’amour du tableau subtil, les pives ou autres tentatives effondrées indiqueront aussi peut-être les lisières du discours du je.

De toutes les façons l’eau est la solution du rêve. Et l’eau qui est aussi une pierre et un feu octroiera toujours à ce genre de poésie sensitive les contours étranges et fragiles d’une figure, d’un visage spatial dont les paysages saisissants, les reliefs comme les gouffres, sont à appréhender à l’aune d’une quête de savoir presque aussi ancienne que le monde et ses origines.

r.n

 

http://www.land-art.ch/land-art/