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Rose des sables

 

« Sous le soleil,

sans penser à m’enfuir d’ici,

j’ai frappé des pieds et des mains la terre,

roulé au rythme du chant nomade qui tremble dans le cœur,

sous le capot,

et aspire l’air de la route

vers la mer,      toujours vers elle,

même en lui tournant le dos.

Sous le soleil,

j’ai emprunté le rêve au voyage,            

connu le rituel des solstices,                    

les feux de roues,        

les circuits de vitesse,

et dans ce grand bordel,          l’éternel retour du feu.           

_

Seule la traversée provoque les ondes.

J’en ai joui,      amoureux,        rincé.

J’ai parlé aux hommes qui habitent le silence,

et n’eus besoin de rien d’autre

puis vint un ciel de sable brûlant » 

Image d’en-tête; travail personnel – Acrylique sur bois – 2019

mathias richard – 2020 : l’année où le cyberpunk a percé

Un petit livre remarquable de Mathias Richard vient de paraître aux Éditions Caméras Animales.. Dès la première page de ce qui ressemble à un carnet de notes, le ton est donné : « avec ma main de pain de mouche de mutation Suzuki/putain/ j’écris des Poèmes dans le Ciel ». Dans un carnet, on n’écrit pas pour être lu. On ne devrait pas écrire pour être lu. Des notes, des fragments de lettres, de courts poèmes ; fièvres et expériences de la fièvre y sont consignées chaque fois comme l’imminence d’une fin et d’un commencement. De brèves prières, et toujours la puissance d’un chant, la volonté de chanter même si « Survivre, c’est assister au désastre un peu plus longtemps ». Garder sa liberté de chanter, et le faire faire vraiment, sans avoir recours au spectacle, c’est-à-dire chanter (même à voix basse) à l’adresse des humains comme à l’adresse du vent, du soleil, ou de la terre, c’est proposer au chant du monde de le rejoindre. Il n’est alors plus question de survivre en assistant au désastre, mais de vivre… même abimé, « brisé » ou « maté ».

Ce texte est revendiqué par l’auteur comme étant un « livre de l’intérieur », témoignant d’un enfermement forcé lié aux « restrictions sanitaires » qui furent instaurées par les pouvoirs publics durant la pandémie. C’est aussi depuis une intériorité plus intime et plus profonde celle-là – où les réseaux neuronaux, l’esprit et le cœur diffusent ensemble leurs informations-, que le dehors dépeuplé, figé ou stérilisé par décret peut apparaître d’autant plus invraisemblable. Mathias Richard consigne les effets de ce processus intime qui immanquablement conduit les mots à se heurter aux idées, et noue affreusement l’affect au poids d’un corps immobile. Même si de la réalité aucun vocable ne peut vraiment témoigner, derrière chaque phrase, chaque mot, se révèle un cosmos spiralé de lumière et de vide. En conscience, le corps et l’esprit tanguent acceptant la souffrance. Seuls l’esprit et le corps savent que le manque est essentiel, et que nous sommes aussi constitués par des milliers de paysages aux milliers de pétales et d’une infinité de capsules d’espace-temps. Et l’esprit et le corps veulent constamment danser et chanter, dans l’instant pur, ce manque et ce plein fractal de vide et de plein qui nous constituent et nous font vivre.

Tout est toujours possible. En homme d’action, en performeur, Mathias Richard ne s’emporte pas sur un futur déjà réalisé. Son parcours, son voyage, il veut le partager avec la communauté humaine « ceux qui sont étrangers partout » qui habite aujourd’hui l’impatience de créer, de se recréer, de communier, et qui déjà tente de conjurer le sort que nous réservent les inquiétantes promesses de l’intelligence artificielle.  Pour faire tomber les masques des impostures en tout genre, de la fausse bienveillance politique et sociale de nos systèmes économiques et sociaux, on doit encore pouvoir bifurquer, reprendre les chemins de traverse du faire, saisir les effets potentiellement positifs pouvant surgir de circonstances aberrantes. Rien de naïf ou d’utopique dans cet espoir. Agir est avant tout un don de soi-même.

Alors oui, parfois le respir du dire de l’artiste est tour à tour ample et court, asphyxié et vivant. À une lyse de rage lourde ou à l’étoilement d’un désir se succèdent quelques précipités poétiques qui n’ont bien sûr rien à voir avec une sorte d’astuce d’écriture, et encore moins avec de la communication. Des invocations existent aussi dans Mix 01 (12.09.20). Ces mantras que l’on peut prendre pour des répétitions obsessionnelles appartiennent au chant, au souffle, où l’être se rejoint dans sa verticalité. « ce n’est pas moi qui exprime ces mots, c’est le Monde.  

Partout dans ces textes, une compréhension intuitive de la réalité. Pour Mathias Richard, avant de ne plus penser, de refuser de penser, de ne plus rien écrire, de ne plus rien vouloir [ou pouvoir] écrire, de ne plus faire parler le souffle ; avant de fuir les apparences, l’urgence est de girer dans les couleurs, de courir tel un funambule au-dessus du vide et ses hypothèses.

Avec ou sans masque, un corps-texte(s) inviolable.

  • Date de parution 08/06/2021
  • Edition Caméras Animales
  • Prix: 10€
  • ISBN / 978-2-9559879-0-2

http://www.camerasanimales.com/

pépé vignes, C’est du beau travail !

J’ai eu la chance et le privilège de visionner, avant sa sortie, le film de Philippe Lespinasse « Pépé Vignes, c’est du beau travail ! » qui rend hommage avec tendresse et émotion à Joseph Vignes, dit « Pépé » Vignes, ouvrier, artiste myope autodidacte, farceur, chanteur à tue-tête, et accordéoniste.

Dès les premières minutes, Pépé Vignes, tel un crieur public, annonce joyeusement face caméra que ses dessins et leurs couleurs existent pour « éclairer le monde ». Son visage comme son élocution respire à la fois la bonhomie et l’impertinence. Mais ce n’est ni un clown ni un excentrique qui parle en chantant. Cet homme est un poète.

Pépé Vignes dessine depuis sa plus petite enfance. Peut-être un recours pour mieux surmonter les difficultés de l’existence. Parfois battu par un père tonnelier qui avait le vin mauvais, Pépé Vignes grandit tant bien que mal dans la peau de l’enfant qu’il n’a sans doute jamais voulu cesser d’être, mais toujours en grande compagnie ; la jubilatoire compagnie des vivants.

C’est un très beau portrait qu’il faut regarder, je crois, en se laissant surprendre par la délicatesse du témoignage laissé par cet homme qui regardait le monde de derrière ses lunettes à gros foyers, avec étonnement, comme il le dessinait, le visage  presque collé au support qu’il avait choisi pour y tracer ses motifs préférés.

Le lâcher prise est conseillé.

On pose son cerveau et on demande à l’intellect d’aller prendre l’air.

Bien sûr, les plus férus d’Art brut verront sans doute dans les dessins de cet incroyable et bel humain quelque proximité avec les travaux de Gaston Chaissac ou ceux de Pierre Alain Lucerné, pour leur pratique commune de collecter des matériaux ordinaires nécessaires à l’expression de leur chant, la simplicité de leur narration.

Ils y verront éventuellement comme une fraternité  – mais toute solaire alors, et certes un peu lointaine – avec Antonio Liguabue.

Crayons, feutres, stylos-billes furent les simples outils qui servirent au geste sûr de ce voyant sensible que fut Pépé Vignes. Ainsi naquirent, fusèrent et s’envolèrent les lignes, les contours et les couleurs d’un monde apparemment enfantin qui, si on lui accorde un vrai regard, s’anime aujourd’hui encore précisément dans ce lieu étonnant que forment ses nombreuses et singulières réalisations graphiques où – contre toute attente – le chant de Pépé Vignes voulait peut-être, en débordant du cadre, embrasser le visible et l’invisible, l’essence et l’existence d’une réalité plus mouvante, plus complexe et plurielle qu’il n’y parait.

Sur le métier, sa main voyait, et son esprit dansait !

Bien sûr, tout le monde reconnaîtra les fleurs, les oiseaux de Pépé Vignes, les dents et les écailles de ses longs poissons. Comme on reconnaîtra et entendra les moteurs, les klaxons et les sirènes de ses bateaux, de ses autobus, de ses avions et automobiles aux capots et aux bouchons de radiateur démesurés, tous ou presque ornés de guirlandes, les mêmes que l’on tend à travers les rues lors des fêtes patronales Illibériennes ou d’ailleurs. Mais pourquoi ?   

Parce qu’aux apparences nous préférons le corps des choses, et que nous croyons reconnaître de la réalité que les éléments tangibles fixes ou mouvants, comme ceux que nous-nous inventons ou que nous pouvons nommer. Mais aussi parce qu’intuitivement, nous savons que les apparences ne résultent en rien de la perception mentale que l’on se fait des choses ou des phénomènes, et qu’elles sont en fait les premiers reliefs de la réalité.

Peut-être le sens du « travail » pour Pépé se tenait-il là, dans une sorte d’acceptation de soi et de son destin, admettant à la fois de ne pouvoir rien représenter d’autre de la réalité (elle-même au fond irreprésentable) que la matière de nos fictions communes, mais nous offrant aussi dans la simplicité clairvoyante de ses dessins, et dans la profusion du geste qui les a créés, la présence d’une force instaurant un dialogue entre nous et ce qui dans la nature même des choses nous relie discrètement aux formes de l’ineffable.

Longtemps après avoir regardé ce film, ma mémoire a gardé le crissement des feutres de l’artiste sur le papier, mais aussi le bonheur grave – presque impressionnant – qui saisissait Pépé lorsqu’il poussait une goualante. Dans l’exercice du chant il rejoignait sans doute là – dans une forme d’extase -, l’ordre originaire qu’il aurait peut-être aimé toucher dans ses tableaux.

Oui, un dessin de Pépé Vignes peut nous questionner ou nous faire sourire, comme souvent nous questionne, nous amuse ou nous surprend le simple dire d’un enfant 

Cela dit, autour de ses compositions, dans le fameux cadre en papier Kraft qu’il confectionnait, j’ai vu l’orbe d’un soleil dur, une puissance, honorer les traces d’un émouvant récit.

Il faut remercier Philippe Lespinasse, ce passionné des Arts populaires qui n’en est pas à son premier film sur l’Art brut, pour ce dernier cadeau.

Le réalisateur nous apporte en effet régulièrement la preuve de l’existence d’un peuple constitué de ces hommes et femmes, artistes insolites et souvent remarquables, qui fabriquent, façonnent, chantent et nous interpellent avec une puissance extraordinaire.

Régis NIVELLE

« Je donne tout Jeff Koons, tout Soulages, tout Buren et la collection complète de François Pinault pour le manège de Petit Pierre (Pierre Avezard), ses courroies en chambre à air, ses poulies en bois et ses arbres à cames en fil de fer. » Philippe Lespinasse – VOYAGE : PROMENADES INSOLITES EN FRANCE – https://www.sinemensuel.com/agenda/voyage-promenades-insolites-france/

http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_liste_generique/C_11846_F

« Pépé Vignes, c’est du beau travail ! »

Un film de Philippe Lespinasse – Montage Aurélia Nebout – Mixage Jean-Jacques Vogelbach – Etalonnage Mélody Gottardi

Film produit par la Fabuloserie, à destination d’une exposition qui devrait ouvrir le 12 juin. On pourra y voir les œuvres de Pépé Vignes ainsi que le film. http://www.fabuloserie.com/

l’ivre de lumière et de nuit

Mère

l’ivre de lumière et de nuit

écoute partout la mer

Je te parle assis dans le vide

bois dans la coupe de tes mains

dors en ton pays

_

L’eau tombe dans mon corps

mais c’est toi me buvant

l’espace lisant ma peau         

l’eau de ma prière

_

Je te parle depuis un songe maternel

mangeant et buvant ses bruits

_

Semence frappée        est-ce bien ma demeure ?

_

Asile à la nuit pleine              

la lune est bleue ou blafarde

mais on chante à plusieurs

aux vibratos des pulsars

_

Nous ne sommes pas seuls

partout est la demeure de nos mémoires

_

Écrire n’est rien                      le corps peut le dire

_

Tout est dans le sans nom

que le vide

l’esprit et la matière portent au feu

la torche étoilée de l’iris

_

N’écrivons pas

_

Lorsque je t’aurai rejointe

nous nous assoirons    au sein des voix          des murmures

nous laissant enrouler

par la vitesse

la lumière et les ténèbres

Et nos mains

toujours assoiffées de figures

de lèvres vives                       

de pluie

attraperont les mythes par les cheveux

_

Jusqu’au plus léger dire

vagabonderons

passerons même une journée à Tübingen

où André en uniforme nous rejoindra pour t’embrasser

_

Quels autres furent tes amants ?

_

Feignant d’être surprise sur le fil de ta mémoire

tu souris en portant tes mains sur ta bouche

_

Ton Adam fut amour en tes deux feux vivants

du jardin jusqu’à ta main

de tes eaux jusqu’à la porte de ton cœur

apprenti de tes voiles de tes parfums 

_

Avec toi migre ma pauvre langue

aux herbes odorantes

adoptant la respiration des nuits et des jours

qui chante les bois frais

les carex                      les iris et les prêles des marais

_

Car c’est toi qui crées les euphorbes

les nuées aux lés mauves et argentés

les hortensias bleus de l’ile de ré

toi qui couvres d’orichalque les falaises de la corniche basque

au coucher du soleil

et ordonnes à la bise et ses framées de gel

de dessiner sur les vitres des fenêtres

les partitions fractales de l’eau et de l’air

_

Transporte-moi du bord des lèvres

aux mains ailées ouvertes et spatiales

_

Profère ce qui nous traverse

nous dépasse

et pare les choses inexistantes

_

Murmure-moi ce que racontent l’eau

les résurgences

le puits salé d’Ugarre

et les sources de la Nive en forêt d’Orion

toutes les sources et toutes les fontaines

les arcatures des châtaigniers à Bidarray

et le peuple des grands pins à la gemme ambrée

du col de Gleize vers Chaudun

l’odeur fumée des feuilles

la fumée des brûlis

l’offrande parfumée que les feux de bois morts adressent au silence

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Extrait du recueil publié par les Editions Encres Vives dans la Collection Encres Blanches N° 797 – Avril 2020 ISSN 1625-8630 – ISBN 2-8550 Dépôt légal Avril 2020

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Image d’entête: Mère totale – Pastel de Olivier NEBOUT

Mère.

Quand tu pris la décision de ne plus attendre

l’eau tomba averse dans nos bouches

depuis le câble téléphonique

et nos cœurs se mirent à battre un sourd vacarme d’orphelins

où s’est fixé ton visage mais aussi ta voix

sa danse

dans sa lenteur basse mais claire

lorsque que tu lançais ton chant de dimanche

dans ta maison du peu bien rangée

_

Maintenant ton cœur germe entre les pavés de la cour

disjoints par le vent le soleil et l’eau

_

Tu es de ce lieu où

par le songe d’une bourrasque de feuilles

sous un rideau de pluie froide

les oiseaux ont porté et glissé ton corps

_

Tu es aussi cet autre et même lieu-visage

une pensée du royaume 

un sommeil

_

Que des gestes

ou presque

alphabet silencieux

si familier et étrange à la fois

Ainsi des mains murmurent la soif

sans appartenir aux larmes

Ainsi s’écoutent des chants

s’enfantent

des souffles-gestes

_

Des animaux invisibles

se faufilent parmi nous et parlent tout bas

eux aussi

en penchant respectueusement la tête

_

Âge de la lune 23,80 jours

Les cœurs s’envolent

Le chant s’élève

La peau soudain écoute le vide

l’enchantement d’un chant de coquillage

conque rose et nacrée de tous les commencements

naissance de la fin et du début

_          

Le rêve est nu

la parole court                        recouvre sa forme

s’emplume      s’enroule

aux spirales de l’air

_

Paroles et corps transparents

ruissellent maintenant d’une mémoire à la vitesse prodigieuse

Frôlement d’un fluide aérien

impondérable lave de conscience

rumeur d’une mutation

– On évite de regarder le ciel

_

L’assemblée se meut

en une chorégraphie indécise

Ainsi monte

une prière

un bruissement d’avant le monde

– les morts sont en voyage

_

Tous les 9 février

 je te préparerai un thé mandarine

_

Extrait du recueil publié par les Editions Encres Vives dans la Collection Encres Blanches N° 797 – Avril 2020 ISSN 1625-8630 – ISBN 2-8550 Dépôt légal Avril 2020

Image d’entête: pastel de Olivier NEBOUT

Qui parle encore du drap raide et froid qui claque entre les strophes ?

Qui parle encore du drap raide et froid qui claque entre les strophes ?

Je ne suis qu’une tête-fenêtre, une veste de postier, une tête-cœur obturée. Je n’ai aucun métier, et habite depuis toujours la même piaule à l’architecture parfumée des corps, dans un petit théâtre immobile qui avance vers la mer.

Regarde, c’est toi et c’est moi aussi, sur le trottoir de l’hôpital. J’ai froid et sue à grosses gouttes. Ma figure est prise sous un masque d’insecte. Quelque chose te dit qu’il fait beau, et j’ai froid. Personne ne me reconnait.

La turbine d’un hélicoptère en approche hurle sur ton rêve. L’urgence, c’est le réel, là, juste derrière. Arrête-toi.

Dans la maison de ma mère, je vois des paysages de lessives aux proportions fantastiques, et dans la maison de mon père, j’ouvre au feu les portes. Énergiquement des mondes y sont lavés, et des mythes bouillent dans la lessiveuse rouge en acier galvanisé, tandis que des bouches énoncent des noms de villes et des noms de famille dans une langue de Savon de Marseille et une haleine de Gitanes.

De toi, je veux savoir quoi faire. Ton autel se bâtit. Mais tu ne comprends plus ce qui est dit. Les mots que tu reçois sont des flèches molles. Je me tais et vole. Je suis toi, mon père, et toi aussi ma mère des jeudis et des midis, des étés de voyages en Simca.

Nous sommes des lève-tôt silencieux, échafaudeurs de combines pour faire passer la pilule des jours amers. Des laborieux sédentaires vouant à nos deux astres la bonne odeur du pain. Dandinant, le regard égaré sous nos joies de pauvres, attendons le dernier grand coup de tristesse qui nous sera porté et nous fera jouir, grand tintamarre entre cerveau et pubis.

Mal ajusté à mon corps, je flotte un peu. Flotte mon ciel de roches et de montagnes, de vagues de terre de bruyère et de pins.

Des sacs d’angoisse peuvent bien s’empiler sur mes vertèbres. Sous la charge, l’emboîtement de verre crisse, mais l’orgueil qui est aussi pierre à levier t’a appris à tenir. Qu’ils s’y amassent donc comme ils le peuvent. Midi m’est toujours léger et me danse encor des immeubles blancs avenue des Ternes, kiosques de moineaux boulevard Barbès, affiches colorées qui clament l’humanité, les jupes et jeans, jambes d’une pure merveille te délivrant un billet pour un vol spirituel au parfum de Chesterfield. Volent au mètre par seconde les routes nationales bordant la lente marche des pluies, la lumière jaune que les grands arbres accrochent pour peindre nos visages !

Extrait de Sans cesse – Editions TARMAC 2018

image d’entête – Travail personnel

https://www.tarmaceditions.com/sans-cesse

Et le livre de la mémoire n’existe pas

Nous ne nous sommes rien dit ou presque de nos prières. N’avons rien dit de nos circulations, de nos absences, au miracle du toucher Corps et Âme. Rien dit sur la présence des dieux de printemps qui habitent dans les pins craquant sous la chaleur. N’avons rien entendu non plus de nos langues que leur jubilation d’hélice sur nos seins et nos cuisses.

Il faudrait pourtant dire la trace des doigts sur les verres et sur les vitres, les manifestations du Ciel, le songe musical des villes,                                                 la beauté du ventre des femmes,                                                             entendre les basses, la pulsation amoureuse des basses.

Nous sommes des paroliers impatients. L’oracle c’est le réel.             Juste à côté de l’image et du dit, la pythie désordonne sa coiffure.                Et lorsque nous traversons l’étrange, rien ne nous semble l’être. On y croise nos corps et nos textes désirant en abyme – frères et sœurs, humanité déjà ancienne, mais ce sont toujours des visages anonymes porteurs des mêmes implorations, des mêmes paysages. Nous sommes du temps ses lenteurs infinies.

Jusqu’au dernier regard            

prose de la Rose l’Âme.

Envisage la mémoire en unités-lumière.

  Recours à l’Encre et à la Pluie à grands seaux de silence. Soutiens l’heure éternelle glissée sous chaque ville, dans chaque corps et chaque esprit où reposent des lunes de lavis, des constellations de familiers lointains.

Voue compagnon de joie et de lenteur Air Eau Soleil notre solitude l’élévation de sa parole au Vent – au souffle de la Terre à la Fleur incendiaire la vie hors du temps ce round que l’être sans cesse inaugure dans l’ouragan, l’effroi, le secret.

Invente continuellement tes traces, on les effacera de même.

Masque avec discipline ton immobilité la puissance de tes épaules, la fragilité de tes fictions. Beaucoup ignorent ce qu’au pied de la lettre voir et agir, partager le livre, veulent dire.

Sans rien n’omettre de l’Eau et des Ciels, debout, pieu fiché dans le sable, laisse les choses légères et graves te jouer des tours et conjurer le récit. La joie revient.

Il faut apprendre – je crois – à écrire peu sur la forme de sa perte. Dessiner le chant n’est pas en être le sel, et dire ce qui se voit ne délivre aucune preuve. Il faut tenir son vide pour dit autant que le respir nous en permet la profération. Choisir la tendresse, le fil coupant de ses pétales. Agir muettement, écouter ce qui se lève des autres cadences.            

Emprunter l’escalier des saisons dont les jours sont des siècles. Boire et reboire l’Eau à nos lèvres de salades. Suivre du regard le tube du vent suspendu au soleil.

Et puisque tout est parfait – Air trois fois inspiré – l’image seule de l’enfance à la fin reviendra, la mémoire du présent épousant gestes et pensées, et tous nos baisers de mucine nos routes nos dires nos jeux, tant nous avons dansé bougé et remué l’air passionnément, furieusement, de nos cœurs et de nos mains, courageux va-nu-pieds, passeurs obstinément cois sur nos Ciels de misère, le désordre de nos ravissements, le murmure de nos chants.

*

J’ai depuis longtemps jeté mes bourreaux aux orties, aimé nombre de visages.  – prose des visages du Soleil aux couronnes d’épines de leurs résurrections. Océans oiseaux rapides Arbres.                                                            Et partout sous les arbres, sous l’Herbe aux cheveux de Rosée où ombres et lumières s’entrecroisent, comme dans la géométrie familière que composent ces chaises ces échelles et ces lits qui clôturent notre esprit,                                 le tient est là, et encore à venir. 

*

Des voix réclament jour après jour qu’on inhume les phrases. Alors je prends à pleines mains des bouquets d’herbe et de gravier. prose des pays de paille, des chemins et des abeilles, des pistes, des paysages de pluie, des laisses de mer, du voyage. – prose des oiseaux jardiniers – prose des temps obliques,            d’une mosaïque de Ciels, car nous avons été patiemment attendus par des mendiants qui ont fait don de leur parole.

Je me rappelle maintenant avoir décroché le mot orgueil de mes cervicales.

C’est que judicieusement placé sous un autre mot, il servit alors de point d’appui idéal au poème-levier. – Prose de l’entente de l’improbable équilibre,           des mots-fougères,            de mon chant de mendiant.

– « Mais de quoi alors pourrions-nous bien parler                                        et qui êtes-vous d’ailleurs ? »

–  De rien de l’intériorité du voyage du pas                                                                      du tout                                                                                               du non-advenu    de l’indéterminé                                                de nos jours enthousiasmants                     enclos de joies tristes,                                         de la fiche électrique de la radio débranchée que je perçois, telle une main gantée, l’extrémité suggestive d’un vide.

–  Prose des reflets du chant ( l’intercesseur) – de la bienveillance de l’éros, de choses légères et graves, des unités de pensées, des interstices de lieux sans lieux, de l’oyat des dunes, de la pyramide des patelles.                           Mendiant – dément peut-être-, mais pas artiste                                 et d’ailleurs oui, sûrement laborieux, non confessionnel         individu indivisible mais invisible,          clandestin.       

Aux hiatus d’offrir des retours, un infini de phrases ruines, de résonances, d’émeutes acouphènes, par épiphanies de silence et changements de perspective, pourvu que le chant aigu, l’aiguille de son qui traverse nos têtes, puisse lier ce qui est à brûler aux vieilles cendres et aux fleurs, et que, pénétrés par la permanence de son timbre nous restions sans vérité, marchant comme tout le monde au-dessus des morts, dans l’aura du jour et son cerne noir en compagnie des bêtes, puisque nous sommes fait de chair et de Ciel qui tiennent ce sifflement lavé par l’eau des rivières pour un chant sacré, un vieux rêve rivé à nos vieilles mémoires.           

Jusqu’aux derniers signes,          nombres.

J’y serai.         

C’est par leur bouche leur miroitement seulement par leur bouche que tient le monde.    Tête obscure       

vouée au chant.

         Entêtement des corps-livres

des renaissances.

*

Et le livre de la mémoire n’existe pas. – Prose du chant de son tremblement de l’éclat descendu dans les Arbres puis glissé dans les pierres –  prose du plexus solaire du regard rhapsode de la convulsion des jours jusqu’à ce que dans l’œil toutes les ères se confondent et que la prière soit une marée d’équinoxe une marée aux tambours de soude brûlée au souffle bramé et piqué de serpolet de fagots de bois flottés emmaillotés de sable et de goudron de cils de gourbet –  prose de toi mon père paysan-soldat de tes gifles lourdes pelles de terre à patates que ça te plaise ou pas puisque je t’aime –  prose de l’enfant bercé par la sorgue à l’œil ouvert où palpite le cœur sans sommeil –  prose de la peur de ta voix entaillée par la lune dans le mortier des nuits de sable de dents cariées et d’oreillons comme paire de tenailles aux mâchoires de fièvre –  prose de ma langue de mon vieil Espéranto en sifflements d’autocuiseur en vagues de Ciels roses et de jambes de soleil ricochés sur les moellons ocres et gris des fermes de la Dordogne et des Charentes –  prose de quartz de silex et de pyrite d’ombres et de couteaux de ton patois aux accents Roumain –  prose de ta femme engrossée six fois par tes excès de fatigue –  prose du silence mais aussi d’omelettes aux cèpes de truite meunière –  prose de lard de piment de persil de tomates farcies et de canards rôtis –  prose des tablées familiales belliqueuses dès que le vin de Bordeaux succédait au Sancerre –  romance gitane où l’amour se chante mais ne se dit pas –  prose improbable de glaise bêchée de luzerne et de trèfle violet fauchés avec le soleil et la Rosée des pare-brise –  prose des dernières proses au paroxysme de notre mémoire anténumérique de poulaillers et de lapinières de fossés de brûlis de granges de remises où les ailes des faux les squelettes rouillés des faucheuses dorment le pays des vents des pailles et des poussières d’été restées collées à la graisse des essieux –  prose du faire et des prières de midi en liturgies de jambes et de bras fermes aux vidanges des citernes –  prose des pluies aigres et froides de gels qui ceignent cruellement les reins et les poignets – prose des corps aimés de vos courbes et vos plis d’où surgissent les effluves de pays sauvages et calmes –  prose de nos voyages d’amour aux lenteurs incroyables –  prose jusqu’au bout sur nos dépouilles amoureuses et les ambres qui ornèrent nos lits des variations spatiales du chant de l’enveloppement infini de la mélopée des corps et des corps dans l’entremêlement ordonné des transformations –  prose obscure de la totalité par bribes de sources et de rivières –  prose de la maladie des tourbes d’affects des sables mouvants –  prose des fontaines et des eaux souterraines de la langue morte lorsqu’elle est peau morte d’une danse des signes –  prose des âmes simples aux songes amoureux des réminiscences affleurées par le vent glissé dans les arbres puis dans les pierres et dans les cendres –  prose de l’eau des corps et sa mémoire que l’âme dans ses plis retient –  prose du commencement de la Rose du Nous du jaillissement d’une époque à venir. Seuls les accords de musique et la danse animent encore les tentatives d’effacement. Ce qui nous manque est magnifique.

Je suis nomade d’ici, où mon île apparaît parfois au cœur des pierres veinées de silice sous la constellation du crabe dont l’ami Mano me promit un jour de viscères noirs de surveiller ses étoiles.

      Prose des sud et de l’orient du sein aubergine au lait des sources et seuils nets de joies désertes en purs déserts dormant leur gerçure de silice                     des septentrions aussi –  Prose immobile du Texte du dire muet des choses de la dysharmonie élégante des chants poussés par ceux qui vivent encore avec les paysages et s’entretiennent avec les visages de leurs Ciels.

*

En moi mon amour nombre de tes visages –  prose de leurs baisers et l’argent mousseux de leurs rives          tes lèvres. –        Prose des consolations des phonèmes des inflexions tonales des langages-couleurs du timbre de nos rires et de nos peines qui ne feront pas un livre mais un poème serpent.

Sylvie, tiens-moi la main et partons. J’habite dehors avec toi parmi les choses et les vieux signes

dans la bouche du songe du jour et de la nuit.

Extrait de Sans cesse – Editions TARMAC 2018

Image d’entête – Travail personnel

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Painkillers and Alcohol de judah warsky

À son premier quartier, mélancolie, d’une pâleur magnifique. Plus d’autre mouvement que le glissement de l’obscurité. Ici et ailleurs, palpant l’intangible cœur de tes doigts et de ta bouche, cerveau-feuille humant des forêts les secrètes fontaines, l’herbe minérale coupante, aux doigts de scie, empruntant aux lèvres de l’eau les rivages de grès et d’hyacinthes, tu avances dans le poumon de l’air aux vitres de saphir.

Accroupi, le regard fixe, tu interprètes les craquelures que font les pointes de soleil sur la croûte terrestre. Rien n’y sera jamais écrit. Ici, Augé et Hespéris dansent ventre contre ventre sur Painkillers and Alcohol de Judah Warsky. Venez ! te disent-elles.

Leurs arômes, dictames aigres-doux de sueur et d’ambre tressés dont les cirrhes enserrent le seuil du vide, remplissent l’illimité. Elles m’encouragent encore. – Passez ! me répètent-elles.                                                                                                         Apparaissent alors flottant sous le ciel de ta chambre, dans leur propre matière, des jarres de pluie et des bâtons pour les briser, et sous une jupe d’étoiles, agate entre les lèvres, une sirène hermaphrodite.

Tu es enfermé dans un sein dont l’aréole fleurit et sonne à chaque fin du monde. L’obscur a sa route, lieu clos, âpre. Langue de neige et de nuit que la parole étreint et prolonge ou éteint. C’est maintenant ou jamais de laisser la mort à sa place, assise et coite.

À la première seconde, s’enfante une mère (on n’y peut rien), le visage de soi. L’image reptile en un éclair entre par l’œil pour se lover derrière le front. Le thalamus, chambre nuptiale des ombres, absorbe alors cette brillance en lui mangeant les lèvres. Empreinte. L’inquiétude ensuite, infinité gravide, s’engendre dans la suivante. Ainsi tu traverses ceux qui firent tomber les autres, au fil des morts, tout en bas, dans des profondeurs, sur les cimes où il n’est plus question de fuir mais de dire les ombres, les averses de silence. En permanence, l’esprit resserre le lacet des courbes et droites du réel, avale tes ombres. Tu te couches en chien de fusil, les mains serrées sur ton museau. N’attends pas de devenir.

Tes premiers visages ne sont plus. Jusqu’au livre, tiens-toi sur le seuil, surveille tes images.

Sur l’autoroute, tu souris intérieurement aux lacunes et aux précipités de ta pensée. Lancée à 130 km/h dans la chaleur de l’été, la voiture est un four cinétique où se lèvent et cuisent les songes. Tu pilotes une Ariane qui vole sur ses enjoliveurs chromés.

https://www.youtube.com/watch?v=QkK1YLiyfbA

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Miguel Ángel rEal – Comme un dé rond

Contre l’absurde, il faut chanter. Car conjurer l’absurde vaut toujours mieux que de s’y habituer. Parce qu’il existe une sorte de totalitarisme de la pensée – et par conséquent une sorte de totalitarisme de l’agir normatif dans les rapports que nous entretenons avec ce qu’il est convenu de nommer la réalité -, la révolte, qu’elle soit poétique ou d’une autre nature, est de toute évidence un appel à faire naître une autre façon d’être au monde. N’y a-t-il pas urgence en effet à sortir de l’entre-soi, à repousser les « formes » qui s’imposent ou que l’on s’impose, à questionner les apparences, à passer outre nos limites, à trahir nos « territorialisations », nos schémas intellectuels et utilitaristes ? N’y a-t-il pas dans l’art la possibilité d’éprouver notre rapport au monde, de retrouver l’usage des facultés de perception dont nous sommes porteurs ?

Le langage peut servir à ça. Expérimenter le langage pour questionner ce que nous prenons pour des formes et dont le sens nous échappe. Pressentir -consciemment ou inconsciemment- (peu importe après tout) que derrière la trace, l’invisible nous informe, qu’il n’y a pas de formes mais des durées, des poussées de percepts intuitifs ; des avancements de joies.

« il n’y a pas d’autre musique que celle des lichens » Ecrire n’est pas décrire, ni même représenter. C’est dessiner l’enfance, une mémoire inscrite dans toute chose ; c’est chanter jusqu’à supprimer l’œuvre.

Celui qui sait voir, sait écrire. Et l’œil a beau rouler comme un « dé rond » sur les surfaces, ou être « devenu sel », c’est l’âme qui regarde des apparences ce qui tremble et qui est, permettant au langage d’établir des ponts entre le « réel » et ce qu’il est d’usage de qualifier de « rêve ». Le voile alors se déchire et s’ouvre sur une forêt d’échos, un labyrinthe de couleurs de sons et d’odeurs. Ici c’est bien au tour du lecteur-promeneur d’entendre et de voir à travers les analogies et les métamorphoses ce qui contraint le poète-chaman à « remonter le courant avec des rames cassantes comme des ailes » ou à se tenir « debout sur des nénuphars marins en quête de souvenirs perdus ».

Car c’est souvent comme ça que se passe. Révolte, questionnements et désillusions sont nombreux « Autant de joutes. Autant de nuits que d’insomnies » « Rien n’a de contours sauf l’attente » tant il est difficile de trouver du sens à un héritage parfois encombré ou torturant.

Mais écrire c’est également penser la mer lorsque la distance ne nous permet pas de la toucher ou de la voir. Et n’est-ce pas précisément cela que d’être au monde dans cette distance qui nous sépare de ce que l’on ne voit pas mais que l’on sait exister ? Ce qui fait sens se trouve donc peut-être dans cette relation nomade entre penser et être dans une information se tenant à la fois en soi et hors de soi. Serait-ce une intention que d’être au monde, et la vie elle-même pourrait-elle résulter d’une volonté ? Quand et comment entrerons-nous en conscience dans l’unité en tant que créateurs du monde?

Ainsi, c’est tout de même bien ancré dans notre réalité – dont le principe est malheureusement hélas fréquemment nié, puisqu’on lui conteste partout ou presque sa part gazeuse, numineuse, sublime – qu’il faut continuer intérieurement, très confidentiellement, mais avec application à danser et chanter le monde pour lui-même, pour ce qu’il est ; une partie de nous.

Je dis avec application, car la condition pour être le danseur de son propre chant requiert un engagement personnel et total, un vrai retournement vers soi, sinon on s’emmêle vite les pinceaux. Il ne suffit évidemment pas de passer d’une « constellation » à une autre, et de se parer de ce qu’elles disséminent, pour se faire soi-même pulvérulence, rhapsodie ou être reconnu comme poète.  Franchir le seuil du sens commun, puis régler son chant, son pas, à la tension, à la rigueur de cette recherche, de cet enfoncement, c’est entrer peu à peu dans la conscience ; le palais de notre propre matrice.

Obéir, au sens commun du terme, n’est rien. Il suffit de hocher la tête pour qu’on vous laisse tranquille.  Mais être libre d’obéir à la danse et au chant, c’est être à sa juste place.

Et Miguel Ángel Real, que je salue, est dans son chant d’inquiétude, à sa juste place.

COMME UN DÉ ROND

Traduit de l’espagnol par l’auteur et par Florence Real

Éditions Sémaphore.

Collection Arcane

Thierry, mon frère

« Vous piochez dans la glace suivant la ligne du partage des eaux, ignorant les consignes de prudence, en dispersant tout, sauf le matériel : les gants, l’eau et le sac. Si l’on n’y prend garde, l’acier colle aux doigts nus. Tu ouvres la voie. Thierry suit en criant : « on n’rentre pas ! on n’rentre pas ! »

Par -20°, les labiales sont pourtant à la peine, et la ville en bas est aperçue comme une brique chaude. Mais pas de retour possible sans cet entêtement fraternel qui consiste d’abord à essayer de se perdre. Sous les congères, tu vois la peau des prairies veinée de petits rus, et dans la neige bleue, ce qui recouvre les mots. » (Enfance – Hautes-Alpes 1967)

Extrait de Sans cesse – Editions TARMAC – 2018 https://www.tarmaceditions.com/sans-cesse

Paysages – Editions Encres Vives 2009 Collection Encres Blanches N°400 https://encresvives.wixsite.com/michelcosem

Je t’aime Thierry. Repose en paix. Je sais que tu as muté, que tu es bien, que tu flottes au-dessus de ton désert tant aimé.

Gilles Deleuze

Foucault – Un nouveau cartographe

« La loi est toujours une composition d’illégalismes qu’elle différencie en les formalisant. Il suffit de considérer le droit des sociétés commerciales pour voir que les lois ne s’opposent pas globalement à l’illégalité, mais que les unes organisent explicitement le moyen de tourner les autres. La loi est une gestion des illégalismes, les uns qu’elle permet, rend possibles ou invente comme privilège de la classe dominante, les autres qu’elle tolère comme compensation des classes dominées, ou même qu’elle fait servir à la dominante, les autres enfin qu’elle interdit, isole et prend comme objet, mais aussi comme moyen de domination. »

9. Surveiller et Punir, 84, 278. Interview de Michel Foucault in Le Monde, 21 février 1975 : « L’illégalisme n’est pas un accident, une imperfection plus ou moins inévitable … À la limite, je dirais que la loi n’est pas faite pour empêcher tel ou tel type de comportement, mais pour différencier les manières de tourner la loi elle-même. »

Foucault Un nouveau cartographe de Gilles Deleuze Les Éditions de Minuit (2012)

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

Michel SAVATTIER – Une psalmodie du passage

Michel Savattier est un peintre contemporain qui ne peint pas pour se faire voir. Il se meut librement dans son art.

Débarrassé des préoccupations qui encombrent l’esprit, hors de tout intellectualisme, il respire et peint à l’endroit où vibre la lumière primordiale qui sourd du puits de l’être.

Toutes ses créations s’étoilent en vitraux, débouchent sur des aires où, dans des apparences de lavis, des nappes d’ambre ou d’azur, des abrasions de jade ou de jaspe, des écrasements de craie, des stases noires et carminées, des coulées laviques, se libèrent des figures.

Pour mieux dire, j’ai vu et senti dans ses tableaux des âmes observer mon regard. Et je dis que des figures s’y libèrent, parce que j’en ai distingué n’appartenant plus au familier contour d’une image corporelle, mais se diffusant comme un nard subtil parmi les éléments d’un ordre où vibre le silence.

Aucune promesse dans cette peinture pariétale que je ressens pour ma part comme étant au-delà d’une pure perception corticale de l’espace.

Nul départ. Aucun discours. Mais un état des lieux de la condition de l’être qui en a fini avec toute rhétorique, et ne veut qu’être.

Sa peinture est le médium effleurant l’aperçu d’un infini qui appelle, aspire l’être à son parfum.

Même dans ses portraits, la peinture de Michel Savattier témoigne de cette aspiration ou de cet abandon. Le vide est un autre corps ; l’exil, une naissance.

Pas d’épaisseurs, mais des verticalités, des souffles de couleur s’épousant, voilant le vide ; des paysages de lumière que sa peinture aux mille fenêtres médite.

Une plénitude de l’être est peinte, et c’est devant nos yeux que ses perspectives se volatilisent et entrent dans une vacuité sans la nécessité de devoir s’y accomplir.

Cet artiste n’est ni en avance ni en retard. Il est ainsi, dans un renoncement lui permettant de se reconnaitre et de s’entendre. Et s’entendre revient à pénétrer une musique s’unissant aux couleurs des regards et des rencontres qu’elle transporte.

Car ici, l’Entre est à l’œuvre dans une solitude dépassée. Le peintre ouvre et s’ouvre lui-même à la grâce d’une communion chromatique et sensuelle entre la peau et les pigments minéraux utilisés.

Des silhouettes, mais aussi des failles, des tourbillons, des échafaudages ou des jonctions de textures donnent à la profondeur de ses ciels intérieurs une résonance parfaite.

C’est ainsi, dans la peinture de Michel Savattier, que se psalmodie la recherche du passage où nous pressentons que seul l’amour préexiste à la couleur, au geste.

Article paru dans le numéro 21 de la Revue FPM                                               des Editions TARMAC

http://savattier.monsite-orange.fr/

La nuit est le mensonge de Flora Botta

Flora Botta –                                                                                                                         Un chant immémorial

Nous sommes sans cesse en quête d’épouser la réalité de ce monde, et la plupart du temps nous semblons également être confrontés à la pratique paradoxale d’y éprouver l’absence, ce sentiment étrange que quelque chose, quelque part, à portée de main ou de cœur, nous reste désespérément inaccessible.

À cela, dans un langage qui appartient d’abord au souffle, la poésie ne peut se résigner.

Parce que Flora Botta est résolument et en toute conscience au monde, et parce que sa voix sait qu’il ne lui suffit pas de sortir d’une bouche pour que la pensée et la parole lâchent prise, pour que la profération s’ouvre sur le dire du corps et de l’âme dans sa texture essentielle, elle dira en prières jaculatoires, dans un chant qui conjurera le temps et les apparences, sa joie féroce d’être mariée à la terre, et son ivresse d’aimer qui la fait tomber vers le ciel.

Si La nuit est le mensonge semble de mon point de vue être une prière adressée au vide – à ce par quoi finalement nous sommes comblés -, c’est aussi un dire de l’instant et de l’extase. Et lorsque l’exercice d’écrire excède l’écriture ou que l’écriture renonce à elle-même pour le chanter, ce dire est animé par un don prodigieux qui fait surgir l’être et le fait danser sur le fil d’une mémoire oubliée.

L’énonciation du monde par le souffle y outrepasse tout marquage des mots et des signes. Bien sûr, l’incantation est préalablement écrite – même si peut-être elle n’est que transitoirement scellée – mais son langage est vivant, et ce langage danse même sûrement bien en deçà de l’oblitération corporelle des mots. C’est le chant d’une conscience sensorielle où l’âme des signes et des choses est convoquée à un présent primordial.

Outre ce qui s’y impose comme un chemin désencombré des peurs et la permanente mise en équilibre du mystère et de la clarté, ce chant procède d’une expérience du dessaisissement du moi pour un détour nomade, animiste, vers l’insituable soi. Dans une langue qui sans cesse fait naître la locutrice, et dévoile une réalité mouvante dans l’espace et le temps, la poésie (le dire de l’intuition) amène Flora Botta à faire l’expérience d’une clairvoyance totale où le je est presque toujours du registre de l’autre. …/… Syllabes coupées : qu’est-ce que tu essayais de me dire ? tu étais là je t’ai sentie pourtant je ne te connaissais pas je ne t’avais jamais vue auparavant. C’étaient les derniers instants avant la chute. …/…

Le monde ne se résume pas à ce que nous croyons en percevoir. La  conscience est collective, et l’inconnaissable bien partagé entre hasard et les « causalités naturelles »…

…/… Qui nous apprendra à ne pas mourir si vite ? …/… probablement personne d’autre que soi. C’est comblé par le détachement, la joie profonde d’être consolé par ce qui jamais n’advint, qu’il nous faut d’abord mourir pour devenir. Le chant qui place parfois la mort dans son drap de couleur or ou dans le fuselage d’un avion qui se crashe le sait …/… c’est la vie qui se renouvelle âpre sainte bridée et chère ne savoir rien d’autre que se qui se fait en passant par l’amas de gouffres qui s’ouvrent et nous avalent cependant vainqueurs ressortir de ce ventre y rentrer dedans nous évanouir dans ce ventre y renaître à chaque ventre chair et corps et luire davantage …/…

Nous n’avons donc pas d’alternative, il nous faut vivre à condition d’aimer. Brûler maintenant. Demain, il sera trop tard. Demain est un leurre. La vie doit passer par la dévoration de son espace incarné ; la promesse seule résidant dans la puissance magique des mots-corps – corps sans racines – qui ne cessent de se tenir et de marcher à nos côtés.

Il faut vouloir vivre …/… comme un fou les mains dans la rue creusant l’espace d’un instant …/… Peut-être est-ce l’enseignement clé que nous délivre le chant vertical et immémorial de Flora Botta. Car ne pas être possédé, c’est en quelque sorte être dépossédé du privilège des voix et du souffle. Comment alors entendre et comprendre les ombres. Comment nous tourner vers le ciel, l’eau et la terre si nous sommes sans visage. Alors la nuit devient un mensonge au sens de notre propre tromperie vis-à-vis de l’amour et de l’image que nous nous faisons de nous-mêmes, de notre origine ; quand en réalité, elle est ce seuil étrange que nous devons franchir afin que nous puissions enfin toucher et dire le lieu où s’accomplit le rêve.

Flora Botta nous propose là un texte qui à mon sens témoigne d’un authentique dialogue avec soi-même, et qui, descendant loin dans l’intime, enjoint à l’être de s’engager dans une véritable Œuvre de transfiguration pour qu’enfin la matière et l’esprit ne forment plus qu’un seul et même précipice de lumière. De la plus pure poésie.

Article paru dans la Revue papier FPM N°20 .

La nuit est le mensonge                                                                                  Editions Le Nœud des Miroirs                                                                        Edition bilingue                                                                                                      Préface de Christophe Mileschi

SANS CESSE – petite introduction

« Dans la rencontre amoureuse, je rebondis sans cesse, je suis léger. »

Roland Barthes – Fragments d’un discours amoureux

« L’eau parle sans cesse et jamais ne se répète. »

Octavio Paz – Liberté sur parole

SANS CESSE

Petite introduction

  Pour reprendre un peu les termes de la présentation que j’avais adressée à Jean-Claude Goiri lors de nos premiers contacts, je crois qu’il faut admettre cette prose poétique comme une sorte de prière athée ou profane qui par sa construction anarchique peut aussi ressembler il est vrai à une proposition libertaire.

  SANS CESSE est un texte vitaliste (que je revendique comme tel) tissant dans ses lignes les signes et les images d’une espérance dégagée de toute morale moralisante. C’est un texte doux et fort à la fois qui colle pas mal, par certains de ses aspects, aux questionnements de notre époque, mais dont l’intérêt principal réside, me semble-t-il, dans son désir adolescent de déchirer le voile d’une réalité dont on nous prie de croire par tous les moyens ou presque quelle serait ainsi, avec toutes ses fictions, à prendre ou à laisser. Le hasard qui d’ailleurs traverse souvent le chant apparaît comme une réciprocité à la nécessité, aujourd’hui plus que jamais, de croire aux forces de la vie.

  S’il n’y a dans ce texte aucune autre organisation que celle que le rêve et la spirale de l’ammonite mettent à la disposition de chacun de nous, SANS CESSE n’est pas pour autant un simple récit onirique. Bien entendu, de multiples lectures sont possibles. On peut très bien l’interpréter par exemple comme étant un regard posé sur le/les temps, où la poésie et la sensualité -parfois déclinées au deuxième degré- forment la trame d’une narration dans laquelle on est en mesure de reconnaitre les séquences d’une histoire quelque peu autobiographique faite d’expériences, d’apparitions et de rencontres au sens de « synchronicités » merveilleuses où le hasard, la mémoire et donc le rêve tiennent une place prépondérante.

  Miguel Angel Real qui a choisi d’en présenter des extraits dans la revue mexicaine La Piraña l’a compris avec beaucoup d’intuition. Si l’on en juge par les passages que le poète a sélectionnés pour les traduire en espagnol, on devine que son intérêt se porte sur ce que recèle ce texte quant aux questionnements relatifs à l’écriture, à la parole et aux méandres du dire qui prennent source dans les strates profondes de l’intime, et ne servent pas seulement à raconter une histoire. Il est vrai que les trois-quarts du récit proposés sous la forme d’un monologue intérieur, où le je et le tu établissent une sorte d’ambiguïté, posent la problématique de qui suis-je, qui parle et depuis quel lieu, mais aussi de l’isolement, de l’internement consenti de celui qui écrit depuis sa cellule et ne cesse de l’habiter comme une sorte d’aveu, ainsi que l’évoque la postface de Onuma Nemon. Ce qui par ailleurs n’empêche en rien la parole de s’en extraire trouvant naturellement la plupart du temps son accomplissement dans sa relation au vivant, et par conséquent, effectuant son rôle de transmettrice de signification qui lie le chant à la propre existence du narrateur, à sa corporéité, mais aussi à son rapport (critique) avec lui-même, avec le monde et le cosmos.

    Nous nous construisons tous une histoire qu’il est nécessaire de réinventer en permanence en la faisant vivre, revivre, en la prolongeant sans cesse tout en rebattant les cartes du rêve, et en rehaussant les voix qui par le passé nous ont pourtant déjà beaucoup dit, mais encore pas assez, tant on perçoit par leurs échos qui parfois arrivent jusqu’à nous, et fugitivement nous traversent, qu’elles nous manquent et nous hantent continuellement.

  Par le langage, c’est une part de l’inconscient qui pilote. Je n’invente rien. C’est Lacan qui le dit (mieux que moi). Mais si l’on excepte la poésie minimaliste, on sait bien que l’inscription ne cède jamais trop de terrain à l’indicible dénué de toute intention et en face duquel, de toute façon, la parole finit par s’éteindre.

  Toute inscription installe – énonce – donc le réel à sa façon, et occupe une temporalité anamorphique qui est la seule temporalité peut-être finalement qui vaille la peine d’être relatée.

Car dans une histoire – eût-elle été sommairement inscrite dans l’écorce d’un tronc d’arbre par la pointe d’un couteau -, ce sont bien les réminiscences qui, à travers la profusion des réflecteurs mémoriels, provoquent le geste du dire et par conséquent ce qui se manifeste dans le poème, la danse, le tableau, la photo, dans l’intonation du chant, etc. Tout comme elles provoquent le surgissement des présences, lesquelles peu à peu s’inscrivent au rythme des turbulences langagières dans l’énoncé de celui ou celle qui exprime à sa manière ce qui peuple son dire, circule en son sang, et parfois s’en défait.

Ainsi dégagé des contraintes comme des fictions, le dit se déliant de mémoires oubliées peut être alors au plus près du geste, libre de toute obligation esthétique ou de quelque autre principe.

  Je ne sais pas, au fond, si la « gestuelle » de SANS CESSE aura pu m’aider à me défaire des mémoires oubliées dont mon organisme pourrait avoir gardé traces. J’en doute. Si écrire est pour moi (comme pour nombre de mes semblables) une nécessité et une épreuve, cette pratique de cinglé ne résoudra probablement jamais totalement (pour ce qui me concerne) les traumas enfouis. Même si par endroits il y a eu des failles, et donc de profondes plongées, et que le dire a tournoyé au-dessus de l’Insula.

  Pour le reste, ce que l’on appelle communément le style – la manifestation presque physique du dire, sa danse -, je crois tout de même qu’un chant parvient à s’en dégager. Mais c’est un chant d’asthmatique qui s’inscrit dans un tissu de fortes activités émotionnelles ; un lieu où souffle et dit girent, se débordent mutuellement et s’arrogent le droit de se perdre comme de faire perdre à une lecture le fil de « l’histoire ». C’est désordonné, parfois presque non-verbal et par conséquent quasi-musical, comme dans la vie ; je veux dire accompagné d’une bande-son et image profuse.

  Rien à voir hélas, avec l’écriture de conscience, simple et forte, à la fois rassurante et inquiétante au sens d’un mouvement, d’une oscillation de l’être, corps et âme en équilibre constant dans la réalité du monde, que l’on rencontre par exemple chez Didier Ober, un poète Creusois que j’ai découvert dans la remuante revue Traction-Brabant.

On aime d’emblée son écriture parce qu’on la sent proche de nous, et qu’elle touche une part de l’intime, une part de notre conscience la plus profonde qui est en relation avec le cosmos. On lit sa poésie, et on est immédiatement embarqué, comme lorsqu’on fait rouler une pierre dans nos doigts, et que, par le simple fait d’observer le minéral, notre esprit s’échappe et nous éloigne subtilement des fictions ou des passions qui nous empoisonnent et nous emprisonnent. C’est simple et beau.

  Pour essayer d’être complet, je dois ajouter que SANS CESSE s’est construit pour partie au cours de ces dernières années au rythme de la publication de plusieurs recueils dans la Collection Encres Blanches des Editions Encres Vives dirigées par Michel Cosem.

Le principe : écrire dans un bloc-notes initialement intitulé Dormir le temps des « épisodes » ou « chapitres » qui seront immanquablement réécrits à « plusieurs voix », et s’engouffreront dans une infinie spirale de mondes, de textes (quelques fois détruits) et d’évènements (vécus de près ou de loin) aux correspondances réciproques. Ce sont eux qui accueilleront les toutes premières versions d’une prose réinventant en permanence le chant et ses métamorphoses qui circulent dans le sang d’un narrateur pluriel.

Ni discours ni mimique littéraire, mais une libre itinérance, une rhapsodie – au sens musical du terme – de solitudes, de coïncidences etc. qui interrompent parfois le banal cours des choses – la chronologie -, et rendent brusquement la réalité effrayante, sinistre ou merveilleuse.

  Des exigences cependant : aucune rhétorique codée, et que la prééminence du chant comme de l’écrit ne cède pas au lisible. À ce titre, l’indéfectible soutien de Michel Cosem à l’égard des poètes – et par conséquent à l’égard de la critique et des alertes que propose encore la poésie – est inestimable. Terre-à-terre fut publié en 2017 chez EV grâce à l’esprit d’ouverture de cet homme. C’est formidable. Je pense que personne d’autre n’aurait consenti à publier ce texte énumératif des espèces animales et des biotopes menacés de disparition. Terre-à-terre est peut-être d’ailleurs le dernier chapitre en date d’un livre qui aura toujours été davantage rêvé qu’il ne fut souhaité fini. Je ne retins pas ce « chapitre » pour SANS CESSE, mais sa présence enrichira très certainement de futures propositions.

  Le manuscrit personnel aura compté jusqu’à deux cents pages.

Pour certains éditeurs, l’ensemble était trop volumineux. Pour d’autres, c’était la nature-même du texte qu’ils jugeaient inclassable. Quelques revues cependant ont signalé le texte, comme la revue Secousse des Editions Obsidiane par l’intermédiaire de Christine Bonduelle et François Boddaert.

Nous sommes en 2016. J’affronte un Cancer, et Jean-Claude Goiri me fait part de sa volonté de publier mon chant dans sa totalité.

Durant plusieurs mois le manuscrit est alors passé au crible. Des pans entiers sont élagués, dégrossis, corrigés, mais avec la ferme intention de ne réduire du texte aucun de ses à-pics, de n’en gommer aucunes brisures ni d’en blanchir le plus petit de ses psaumes.

  Sa disposition « finale » se réalisera à l’occasion d’un pur jaillissement, d’une nécessité de proposer le début d’une réponse à – qui suis-je ou qui es-tu ? – correspondant au chapitre IV lequel, à mon sens, pouvait permettre à l’ensemble de tenir.

SANS CESSE s’est véritablement organisé à ce moment-là.

Ça chuchote partout et un peu dans tous les sens, mais il n’y est jamais question de répondre à la violence ou au mépris autrement que par un hymne à la joie, à l’ardeur spirituelle.

Patrice Maltaverne, le poète du réel, auteur de nombreux recueils, dira : « Ce qui est montré ici, c’est l’amour de la liberté et de la vie, la beauté des paysages, le désir des corps, bref, le côté solaire des choses…Une poésie de la lucidité également, envers et contre tout. »

Immense compliment.

 

  SANS CESSE est une errance qui n’en aura probablement jamais fini avec ses paysages.

Comme toute errance, elle ne s’inscrira jamais dans le sillage de ce qui se dit (doit se dire ou doit se faire). Elle est remplie et se nourrit d’un joyeux foutoir qui se moque pas mal des systèmes qui font de nous des cooptés ou de très discrets locataires du rêve.

Quoi qu’il en soit, elle restera ouverte à tous les vents, à tous les sens ; ancrée dans la parole, l’expression même de la vie.

« Sous mon diaphragme, je porte un vieil enfant qui suce à longueur de temps ses longs cheveux. Je suis incompréhensible. Et curieusement tous mes proches me reconnaissent, et accordent simplicité à mon langage quand je ne suis qu’à la tête d’un cortège de fictions. »

G.V

Article paru dans la rubrique L’établi du FPM sur le site des Editions Tarmac

http://www.fepemos.com/

SANS CESSE

LO MOULIS – Entre ici et là-bas …

NOUS SOMMES DÉFINITIVEMENT ÉPHÉMÈRES  http://lomoulis.net/nous-sommes-definitivement-ephemeres/

Il y a de cela quelques semaines, lorsqu’on ouvrait la page internet du site éditorial des Éditions TARMAC, on était accueilli par une singulière petite vidéo. On pouvait y voir la rame d’une embarcation entamer sans hâte, dans un incessant et silencieux mouvement, la surface des eaux paisibles d’un lac ou d’une rivière.

  Intrigué par ce petit film qui m’évoquais la métaphore Alicienne du miroir, je me décidais à le visionner sur Vimeo en agrandissant la fenêtre pour le lire en plein écran.

Une légende y disait : « Quelque chose déborde, quitte la rive Les chemins les rivières les cheveux Laisse filer une ombre errante, un rêve fou »

C’est ainsi que je découvris les vidéos de Lo Moulis, puis plus loin la présentation de sa recherche plastique sur les pages lomoulis.net/ ou  meme-pas-grave.over-blog.com/

À la lenteur du regard sur le monde que pose l’artiste photographe, vidéaste, céramiste et graveuse, se lient force, finesse, bienveillance et humanité.

Ce regard est un langage ; un Fado.

Il n’y a pas à le commenter parce qu’il n’appelle pas à cela. Il s’agit d’abord d’entendre son propos sensitif, ses émissions émotionnelles ; ce en quoi une telle démarche peut par exemple nous interroger. Pourquoi d’ailleurs toujours commenter ? On essaie au préalable d’entrer en relation avec cette parole silencieuse ou l’on passe son chemin.

Et si on a l’intelligence de s’intéresser un peu aux autres, à ce qu’ils proposent souvent dans un murmure, on envoie en retour des signaux d’amitié, de fraternité pour dire la joie et l’intérêt que l’on éprouve à découvrir leur espace de création, le dire allusif du rêve qui s’y manifeste, la sensation à la fois intranquille et délicieuse des départs qui y sont suggérés. Nul besoin alors de grands mots. Aucune nécessité non plus de devoir comparer ce qui s’y noue ou s’y dénoue à d’autres propositions inscrites dans l’histoire de l’Art.

Pour ma part, j’ai simplement voulu témoigner à propos du travail de cette artiste parce que j’ai aimé me sentir invité par les formes visibles de sa musique intérieure. J’ai aimé être désorienté, dérouté, dans la lecture de ses eaux-fortes où se rencontrent autour des apparitions ou des absences, des temps d’enfances (emportement et innocence) ; où entre l’esprit et les éléments – l’esprit des choses ou des lieux -, entre les allégories et nos histoires, entre la violence et la grâce, entre les apparences et la profondeur, le dialogue entretenu est constant. J’ai également vu un geste s’accorder à une danse des épiphanies dans l’invisible et perpétuel mouvement ; entendu que pour l’artiste dire ne semblait pas essentiel.

Alors je me suis laissé transporter au gré des visions et des paysages inconnus qui transparaissent parfois en surimpression d’un étrange codex. J’ai pris la route que m’ouvrait cette œuvre étonnante, suivi ses tracés sans attendre de savoir si la forme d’une médiation quelconque entre la technique et le chant se révèlerait et installerait une distance.

Tout est juste dans le regard de Lo Moulis ; doux et implacable à la fois.

Elle est l’œil, le point de vue, le labyrinthe, le tracé, le trou, le geste même qui caresse les mythes dont le stuc se défait, et qui se prête au silence jusqu’aux marges des patios, des chambres à ciel ouvert, jusqu’aux ombres verticales qui contestent l’hégémonie de la lumière ; la desquamation lépreuse des murs de la ville surveillée par les chiens.

Dans un monde où l’information et la publicité obturent la parole pour promouvoir la consommation et empoisonner notre noyau de spiritualité, des résiliences éclosent ici et là qui maintiennent ouverts des réseaux d’opposition au consumérisme et à la crétinisation; des lieux où se rencontrent artistes et pratiques artistiques qui permettent de reprendre d’autres narrations, d’autres liturgies.

Il est donc primordial de se faire l’écho de toute tentative œuvrant à la dissémination du rêve, et ce même si nos saluts très confidentiels rendent d’abord hommage aux marges ou aux friches que très humblement mais non sans enthousiasme nous occupons.

 « Nous sommes définitivement éphémères » oui, mais nous voyons dans chaque instant la preuve de notre immortalité. Alors la trace, comme le chant ou la danse épousant les lignes imperceptibles du gouffre et du ciel, nous offre l’issue : la dérive.
Je regarde encore votre Eklinggarh – T’envoie mes prières, te souhaite la lumière et du vent

et dans ma tête des personnes dansent comme des oiseaux

pendant que la mort dont j’ai la garde me soulève l’estomac.

Obrigado Lo Moulis! pour votre fado vagabond, son errance sacrée.

http://lomoulis.net/

http://meme-pas-grave.over-blog.com/

Article paru dans le Numéro 19 de la revue FPM des Éditions Tarmac

AdolescenZ – Le salariat pue – Editions Caméras animales

Deux nouvelles parutions aux Éditions Caméras animales – LE SALARIAT PUE de Beurk, et AdolescenZ signé Aurélien Marion

Ces deux textes sont comme deux « TRACTS » qui pourraient provenir d’un syndicat Acéphale dont les membres les plus actifs seraient Antonin Artaud, Sarah Kane, Joyce, H.D. Thoreau, François Richard, Guy Debord, Onuma Nemon, Mehdi Belhaj Kacem, Pierre Guyotat etc.

Deux pratiques d’écritures verticales. Rhétoriques radicales.  Énoncés pythiens. Deux documents ethnographiques. Aucune théorisation. C’est brutal. Sauvage. Neuf. Vif. Vivant.

Deux textes qui s’embrassent et s’embrasent mutuellement sur l’urgence de faire entendre l’impérieuse nécessité de stopper le stupide process économico social contemporain capitaliste dans lequel nos sociétés humaines sont empêtrées et crèvent à petit feu.

Derrière ces deux avertissements aussi différents que complémentaires : un appel au secours. Et c’est la jeunesse, encore et toujours, qui le hurle.

http://www.camerasanimales.com/actu.html

 

SANS CESSE – Âge de la lune : 6 jours 16 heures 16 minutes.

Âge de la lune : 6 jours 16 heures 16 minutes.

Je ne le dis pour personne ce lieu sans bords et sans hasard, au hasard de ce qui s’y manifeste et nous méduse. Ça en fait chier pas mal, la beauté, l’éblouissement. Air feu océan matrice, l’immense femme-tresse spirale révolutionne gire dévoue demeure voue existe virgule articule n’explique et n’identifie coupe sabre éclot sans but déterminé.

Du monde, je n’y ai jamais vu qu’une lisière à vrai dire peu fréquentée où les atomes bondissent dans la vibration d’une poix ondulante ; un Univers Aspic. The never ending trip… ainsi/ œil soleil oiseau /ne tourne pas les pages – jamais –, mais frappe les atomes, ramenant au temple d’insécables permanences. Soudaines sidérées, réverbérant un swing de lumière lente et bleue, mille faces en surgissent pourtant, inertes, récessives.

– « le sud ? » c’est par-là, maugréa-t-il sans lever les yeux, en indiquant de la main la porte donnant sur le couloir. Et il rajouta : « vous y ferez quoi dans le sud ? – « je n’sais pas… est-ce si important ? » et l’ombre disparut la chance→ suerte sur le terrain de l’homme, une corne en plein cœur.

Car il n’y a pas un point obscur, mais des entres, des songes extraordinaires où d’évidence rien ne s’endort : c’est Ga’nza, une explosion vertigineuse de lignes et d’images par milliers ; une transe sacrificielle, une danse de courage. À cet endroit de pure réalité, Ainsi n’est plus un fatum. C’est un maelström de chants, de danses et de musique.   Et la main qui porte la lame sur le prépuce porte un mystère et une souffrance. Derrière les cirrhes du grand tapage Ainsi admet tout. – « dis, quand reverrons-nous dans la mort, l’enchantement des fins dépassées ? »

L’eau de la mer des Tchouktches, des Sargasses et des Antilles, de la Méditerranée, de la mer d’Arabie et de la Caspienne, de la Mer Noire, de l’Adriatique, du Nord et celle de Chine bientôt montera. Vers le chant et ses lignes, fascinante mélopée, tous les points et les courbes d’un pur désert. L’ivre est là, cadenassé – inachevé, dans sa chair d’être et ses voix radiophoniques –, admettant la nuit.

L’eau de la Mer Baltique et celle du Japon, de la mer d’Okhotsk, de Béring, de Kara et celle de Barents ; l’eau de la mer des Laptev, du Groenland et de Norvège bientôt montera. Le corps est pris par les sens, le cœur lui tenant lieu d’aurores désordonnées. La fin est commencée, bifurcation ; c’est par là que ça commence. Ça exhale et veut parler, précipiter la fuite. Pas de mots. La mémoire, les lignes sont dans l’œil – innées –, et les parfums en conscience des pores, prophétie par ce pertuis qu’il faut franchir. L’eau de la mer du Labrador et de Beaufort, d’Andaman, de la Mer Jaune, de la Mer Rouge et celle de Java bientôt montera. L’odeur de la nuit est d’une sauvagerie qu’ainsi et mémoire, hallucinés par les ombres et leur tapage qui passent par les failles de l’enclos, admettent sans illusion. Déjà le rut d’un souvenir plaqué sur les reins du rêve, mais sans jamais perdre de vitesse sa durée vertébrale et gazeuse. Ça respire, entend et voit. Cet impossible lieu parle plus vite que les mots. Le corps y est coupé par l’attente, mais respire encor la hâte de commencer. Le souffle menace même d’aller plus vite à sentir l’imminente rupture. N’y rien attendre est une urgence d’éther.

L’eau de la mer de Timor, de Célèbes, de banda, d’Arafura, de Bismarck et celle des Salomon bientôt montera ; l’eau de la mer des philippines, de la mer Blanche, de la mer de Sibérie, de Corail, de Marmara et celle de Tasman aussi. Et puis après tout, qu’importe ; nous nous ignorons tellement. Tourné vers le visible et l’invisible, tenant dans la bouche la clef d’un langage, l’esprit aussi concret que l’air, néant ne change rien au tout, sinon que voudrait dire le réel si sa masse n’était critique, se dissolvant et coagulant en permanence ; si son aria n’était ivre de ses aubes aux condensations brûlantes.

Extrait de SANS CESSE de Gilles VENIER

Etats du monde – Onuma Nemon

Voici bientôt dix mois que le dernier opus de Onuma Nemon, États du monde, a été publié par les Éditions Mettray.

Après donc presque une année de lecture menée parallèlement à d’autres lectures du moment, mon exploration de cet Everest scriptural se poursuit.

À chaque reprise de l’ouvrage se répète l’expérience déjà vécue lors d’immersions similaires dans les œuvres de Sollers, Joyce, Céline, Pound ou même Gatti …

Chaque fois j’en éprouve une vraie joie – disparaître dans la forme déraisonnable d’une entreprise artistique vitaliste fondée sur le réel et sa perméabilité au rêve. 

Intuition du vide – Le temps n’existe pas.

Atemporalité du vide –

Écrire (lire) lentement – suivre les traits des marges spatiales qui fixent parfaitement les territoires de l’Aïon et du Kairos.

Tout peut être embrassé – il faut une cime – les crêtes et les à-pics sont nombreux.

Mais franchir d’abord un pont étroit au volant de la Chrysler rouge du premier narrateur, en pariant passer l’ouvrage de nuit et à toute allure, tous feux éteints, en équilibre, presque porté par l’air qui s’engouffre sous le châssis, en quasi apesanteur dans l’habitacle, sourd au hurlement du moteur, le regard fixé sur la bande de roulement et les lignes parallèles du parapet qui dessinent la rampe de lancement, d’emportement.

Seule l’action compte, ses instantanés – la chaleur des frottements, des oscillations.

Plaisirs d’enjambements, de survols (pour ce faire, le lâcher prise est bien sûr recommandé) ou descente quasi spéléologique dans la multiplicité des sens.

Et tant pis si l’érudition de l’auteur lézarde fréquemment l’épaisseur du rêve.

Pour suivre l’écrivain, il nous faut agir avec lui – mot à mot parfois        sinon rien n’est possible.

L’acte véritable est donc bien de le suivre. Les impressions ressenties seront autant d’instants primordiaux qui prolongeront la jouissance de notre entêtement à affronter la somme de réalité(s) contenue dans les États du monde, ce « feuilleté de signifiance », parce que la part du réel y est étourdissante, et qu’elle dérange l’idée que nous nous faisons du monde et des trajets humains.

Le saut est fait. Nous sommes du franchissement, dans l’inconfort du voyage.

Au rythme de la lecture, des kilomètres avalés, le volume se déplie, étale ses cartes, déploie ses mondes – villes, quartiers, prairies, forêts, lacs, fleuves, taïga, toundra, mers, grandes prairies, fleurs, animaux, continents textuels etc. -, montre ses multiples figures, présente ses corps.

Je veux dire que les franchissements sont nombreux, et que des cartes existent, mais que par son inscription – en dévoilant ses contours, ses bords; en formulant ex abrupto les instants comme un peintre le ferait sur sa toile, soulignant, cernant les vides où se forment des constellations par ses inventions typographiques et autres propositions graphiques -, la forme créée dépasse la littérature et toutes les actions, les instants mêmes qu’elle relate et qui sont des mondes à eux seuls.

« Mais ce que je voulais te dire au début, Louis, mon idée de départ, dans l’écriture, c’était d’arriver à un dehors du récit, à une sorte d’anachronisme parfaitement emboîté. »

Il y a donc ce que O.N en dit et qui éclaire partiellement la recherche, et ce qui ne l’est pas et qu’il faut essayer de débusquer en s’en référant aux « images », aux autres « traces » de l’inscription, voire à des pistes dont les correspondances se retrouvent dans les vocables eux-mêmes, Pierres de rêves indiquant que le sens est aussi un vortex oraculaire ou méditatif et qu’il n’y est pas question de dire le temps ou la situation autrement qu’en y provoquant une distorsion du réel et l’accélération des enchevêtrements spirituels qui s’y produisent.

Je crois en outre qu’il faut accepter que le rapport entre les différentes narrations ou les personnages entre eux, entre les espace-temps et les multiples destins qui les traversent puisse être aussi ténu parfois; subtil, de l’épaisseur d’un trait, au fil des portraits ou des partitions du chant.

Il est également possible après tout qu’une nécessité occulte propre à l’auteur préside à l’existence et donc à la nature même de cette liaison laquelle associe aux Voix agissantes les forces naturelles élémentaires elles-mêmes, les lieux, les hommes et les Dieux. J’ai retrouvé d’ailleurs dans le chapitre intitulé À propos de Pouchu. Octobre 1945, un dieu Kon « dieu sans nerfs ni articulations » qui « réunit les territoires en leur donnant un sens lié, relié …/ »

Il y a aussi dans l’idée des Voix, l’idée d’enregistrer leurs vibratos, l’intention d’en sauvegarder impérativement l’ampleur des graves et des aigus, les silences et les durées de débordement comme une preuve de vie.

Bien que la langue soit avant tout une énonciation du corps dans le souffle, le corps donne aussi aux mots (à des mots) valeur de de trace(s).

Doit-on cependant en déduire que l’écriture ici rêve le corps comme le monde ? Évidemment non.

L’écriture résulte d’un acte de haute et pleine conscience dont les tracés attestent quelquefois qu’elle peut être le lieu où les mots et la vie entrent réellement en interférence.                                       Elle procède véritablement du balancement constant de l’ombre dans la lumière, de la danse de l’infamie avec l’amour, du Tango d’Apophis avec Mnémosyne sur le parquet de bal de notre gyrus angulaire.                                          

Il s’ensuit que la poésie danse immobilement bien au-delà de la marque de la lettre, du marquage de l’esprit par la lettre. Ainsi l’avancée, la progression, semble se faire dans une mémoire qui s’en/visage en unités-lumière, le rêve-temps du Pays des rêves apparaissant, non dans le bois chantourné d’un vieux mythe d’écrivain, mais plutôt dans la présence d’esprits, dans le mouvement et l’esprit même des objets, des hommes, des espaces ou topos du monde porté par O.N et qui le porte.

Parcourir les lignes des États du monde, c’est explorer le tracé d’un spectrogramme révélateur en somme d’un espace-temps sonore déterminé qui entre en résonance avec notre propre sensorialité. C’est réceptionner la polyphonie Nemonienne comme un espace d’interférences entre oralité et écriture -géométrie et algèbre-, entre la trace et la parole; un lieu d’interaction aussi entre le scripteur et le lecteur.

 « ON NE PEUT VIVRE avec les Morts, mais on ne peut vivre non plus sans eux. » Parce que les morts comme les vivants n’appartiennent pas au passé lequel, à défaut d’être une imposture, reste une illusion, tous les corps (morts ou vivants) sont du présent. Et le Voyage au pays des morts est la reprise, à mon sens, d’une discussion avec des êtres chers qu’une instance protoplasmique transporte en permanence.                                                                                                                          Là, ce sont encore les voix qui appartiennent au narrateur, au texte, ainsi qu’aux autres protagonistes appartenant à cette singulière « unité de mémoire » objectivée dans ce Chant pluriel, qui agissent sur l’instant suspendu où tout commencement devient, redevient possible. C’est bien ainsi, au sein même de la parole – la sienne /les siennes, les nôtres – que s’opèrent les mutations, la dérive des continents, des îles (je/tu/il – nous/vous/ils) ou des durées.                           Cet avertissement adressé au lecteur à propos de Louis de Verteillac nous informe très clairement : « Il suffisait que je m’endorme près de la radio en la laissant ouverte sur une fréquence secrète de radio-amateurs, pour qu’à un moment donné l’irruption se fasse ; et l’avalanche des Voix se déclenchait, se mêlant à mon rêve, tandis que je circulais au milieu d’elles. Je vous les laisserai désormais entendre comme elles surgissent. »

Il n’en reste pas moins vrai que c’est tout de même parfois compliqué de maintenir le cap.

Sans que l’on en ait vraiment pris conscience, on finit par s’égarer, flottant dans ce qui ressemble à une géométrie elliptique ou hyperbolique du récit selon que les motifs de l’itinérance mémorielle se recoupent, et de manière coïncidente se confondent momentanément en une seule histoire, ou que quelques réalités parallèles en viennent à se croiser à un même endroit éclairant d’une lumière stupéfiante une intersection narrative dont on ne sait cependant si elle nous permettra de poursuivre l’expérience sensualiste avec le même degré d’intensité éprouvé jusque-là ou de poursuivre tout court.

« Pas de sermon ! Le passage ! » rien que le passage, et le périple se fera (entre autres univers) à travers les mystères d’Eleusis ou le Jardin des délices  ; il ne s’agit là bien sûr que d’une interprétation toute personnelle.

À la paix succédera la guerre.  L’existence est souvent faite de merde où les fleurs puisent force et beauté. Le sexe et la mort y sont étroitement et fantasmatiquement liés.

Car dans cette recherche, le Cul est un creuset alchimique, l’endroit sublime des fumets de campagnes, le seul vrai cadran humide et chaud aux humeurs délicieusement ammoniaquées et hydrogénées de l’horloge universelle. Les arbres sont des corps, mais oui, et les corps déchirés, lorsqu’ils sont vus, portent la tête d’Orphée.  Quant au champ lexical lui-même, il est un étamoir où le fer à souder du Maître verrier fait fondre le métal sous l’égide de Saturne.

Enfin, c’est ce qu’il me plait à croire lorsque je marche dans ce labyrinthe textuel et que je fais abstraction de ce qui s’efface provisoirement des histoires relatées – les pages lues n’en demeurant pas moins présentes – à mesure de l’assemblage des chapitres tels des calibres de verre entourés par l’âme et les ailes du plomb.

Car les États du monde sont composés par les pièces d’un immense vitrail cervical où les étincellements, la scintillation provoqués par le flux, les décharges émotionnelles, les informations, les pensées qui le parcourent en dévoilent le réseau nerveux, électrique.

Pas de fiction, de philosophie etc., mais par touches épaisses, directes, par vides – tantôt aussi terribles que froids -, de la pure poésie, dure parfois comme la terre gelée de Kolyma.

Du réel, rien que du réel ! comme des coups de feu, mais aussi le          « (chemin suivi en débarquant dans le rêve) »… et toujours « autre chose que le discours indirect. »

C’est le mélange de ces deux drogues dures (réel et rêve imbriqués) qu’affectionnent les multiples narrateurs des États du monde dont Bordeaux semble être l’historique plaque tournante du trafic mnémique, mais encore : Paris, Bruges, Auch, Tours, Varykino, Buenos Aires, New-York, … et j’en passe.

Je (comme le récit ou le temps) n’existe pas. « Quand on descend, la montée a disparu (les deux sens ne coexistent pas) » Seul le mouvement, l’exact pétrissage que la réalité de la vie impose aux êtres, inquiète puis fixe le regard.

C’est à la fois simple et difficile, complexe ; comme dans toute grande œuvre.

Énigme sur démesure – Cheminement, processus évident – Le corps et sa mémoire – Principe essentiel – Adéquation à l’instant.

Les humains, leur génie et leurs bassesses, brillent et s’éteignent comme les instants dans la boue des tranchées, sous les corps impudiques des Ménades, dans les rues des quartiers prolétaires, la turpitude et l’horreur des Camps, lors de moissons solaires ou mélancoliques, dans un jardin potager, sur un adret parmi les hauts sapins, dans un atelier de mécanique automobile ou une arrière-boutique.                                                                                                                               Les bêtes font bien sûr partie du troupeau.                                                           Les choses trimbalent des époques, lesquelles évoquent muettement leurs usages.

Le monde est silencieux et assourdissant comme dans un film de Jean-Daniel Pollet.

Et puis partout les odeurs ! Odeur de « l’herbe tranchée » « palpitations en cadences folles …/… sur des orchidées, jacinthes, pivoines de Chine à odeur de rose, les iris parme, les hautes jonquilles » et toujours la surprise de les voir, comme si on y était, graciles sur leur pied vert d’eau.

Effluves vaseux des marées – lumière

Puanteur des béances – lumière

Haleines – fleuves – jardins

Cloaques, mais la lumière encore

      Horreurs comme merveilles           –              Équinoxes, par vagues spirales

Somme d’ex-voto, de promesses ?

Derrière le langage il y a la puissance

d’un œil-langage

un corps-delta, un trou de conscience.

                 Qu’importe son nom                      –                          sans nom.

Il y aura toujours quelqu’un pour que le rêve et le vide soient portés à nouveau.

R.N                           

http://mettray.com/etats-du-monde

http://onuma-nemon.net/

Terre-à-terre – Poésiechroniquetamalle – Patrice Maltaverne

Publié par Poésiechroniquetamalle, l’espace critique de la revue de poésie Traction-brabant dirigée par Patrice Maltaverne, un compte rendu critique du dernier recueil de Gilles Venier, Terre-à-terre, ici:  http://poesiechroniquetamalle.blogspot.fr/

 

Terre-à-terre – Gilles Venier – 16 pages

Editions Encres Vives http://encresvives.wixsite.com/michelcosem/edition

Le bruit court que l’homme n’est pas.

 

http://lithoral.fr/polaroid-dessins-a-lencre-de-chine-sur-tirages-polaroid-non-reveles-serie2/

Les coïncidences sont toujours éconduites.

La respiration des arbres, des sons et de la lumière.

Ce fut une pluie d’astéries, ___ mais en juillet de quel monde ?

Les Arbres – l’Herbe – le Vent, le Ciel – l’Eau ; Entête du vide.

Vers quel néant, les mystères ?

Même solitude, même providence ; la soie du silence.

Le bruit court que l’homme n’est pas.

L’agilité, c’est le rêve.

Dormons du sommeil des saules sur les copeaux de bois mort.

Az-zahr et al-kymia qu’un souffle suffit à dire.

Dans les soies que la langue caresse, on cherche, mais sans jamais y parvenir, le déséquilibre des parfums amers.

Entre le nez et un bouquet de menthe, l’espace se vide, le départ est constant.

Nous sommes juste d’aujourd’hui, dans l’absurde et séquentiel agencement des pertes.

Je ne me souviens pas avoir voulu dire autre chose. Je témoigne n’être jamais sorti du labyrinthe.

Une sphinge somnole, ancrée au comptoir du bar de la poste.

R.N

L’étoile du monde

 

« Collage de convalescence » 70 x 50 cm. L’Etoile du monde, en référence à une gravure originale de Onuma Nemon.
« Collage de convalescence » 70 x 50 cm. L’Etoile du monde, en référence à une gravure originale de Onuma Nemon.

 

 

« Amour. tes jambes fleuries de veines. Voilà la forme du vide.

Éclairs.

Chant armé de signes.

Le rêve constitué de ses ruines ne suffit pas. La vie si.

Le regard coud nos corps-fruits à des fuseaux de sang.

L’art et le rêve ne suffisent pas,

la vie si.

Mais l’art et le rêve ! leurs prières, leurs décharges de oui électriques. »

Extrait de SANS CESSE (Suite) – Gilles Venier

 

Patrice Maltaverne Double séparation Editions du Contentieux

Double séparation, c’est d’abord un rythme, une pulsation qui fait de ce texte un monologue très inspiré. J’y ai entendu une véritable voix accompagnée par de longs et lents riffs de guitare électrique.

Ce murmure atonal parle de l’humanité, de ses visages et de ses regards en abyme.

Pour moi, Patrice Maltaverne est un vidéaste.

Son œil est sa caméra. Il regarde ces regards, suit tous ces corps en mouvement empêtrés dans l’espace où mystère et réel étroitement liés ne leur facilitent pas la tâche. Comme tout grand photographe, ce poète est aussi un peintre, c.-à-d. celui qui voit dans le moindre geste la réverbération des êtres et des choses.

Sa vision est tactile. Mais il sait que tout ce qui est observable à travers l’invisible est aussi question d’interprétation.

Sous nos yeux, le développement du négatif, la translation est permanente mais jamais tout à fait complète, même si parfois les hypothèses poétiques de l’auteur apparaissent soudain comme de terribles évidences. Le film (le chant, le poème, la musique) se poursuit implacablement dans la lenteur comme une prière, une conjuration du sommeil et des fictions qui savent eux parfaitement polluer le songe et le langage.

Oui, il y a quelque chose de désenchanté dans la prose de Patrice Maltaverne, mais on pourrait écouter son blues sans cesse jusqu’à ce que le silence finisse par gagner.

« Il serait normal / Que nous allions dans le même sens/ Indistinctement vers la nuit/ Sans rien nous dire / Ensemble soudés / Comme du métal de portière.

 

5 € Aux Éditions du Contentieux

7, rue des gardénias

31100 Toulouse

 

http://pascalulrich.blogspot.fr/p/editions-du-contentieux.html

Prière (Ecrire) Editions ENCRES VIVES

 

Prière (Ecrire) éd. ENCRES VIVES

 

–—

Sommes-nous vraiment en bonnes compagnies,

sans armes et sans crimes

abouchés au devenir

d’un entrelacs de souvenirs,

 

où se télescopent anachroniquement

indulgence, ironie, petitesse, exclusivités, exemples, lâcheté,

certitudes,

 

liaisons accumulatives

et flexibles ?

 

 

,impersonnelles vérités, écrire Si

elliptiques ,inattendues

consiste aussi à lire, voire pis,

 

qui d’un crâne fleurira de petites capitules

les hypothèses du rêve et de lucidité au millimètre ?

 

–—

Dehors, assis parmi les voix

dans l’inversion des climats,

un sommeil ardent, les remous d’une langue aveugle :

voir enfin,

 

peut-être même dire les nerveux tournepierres

acharnés fouilleurs des estrans

sous le ciel poudreux de la cimenterie,

 

rendre compte, acter

 

mais quand, avec quel langage ?

 

–—

S’INVENTER

un plein vide.

 

Rassembler et en disperser les sons.                             Resserre ta pensée.

 

Dans l’enclos, ce monde feuilleté de figures, – lesquelles n’entendent pas leur propre récit d’éloignement, leur séparation intime et profonde avec l’autre partie de leur être,

où toutes les solitudes et leur représentation transhument lumineusement –,

ça claudique, oscille partout méchamment.

Chorégraphie des solitudes, des représentations.

 

Nous disparaîtrons sans n’avoir jamais rien perdu ni personne.

 

Prière (Ecrire) Collection Encres Blanches N°660 Mars 2016

lien http://encresvives.wix.com/michelcosem

 

ça dit quelque chose

 

Gilles Venier. Ça dit quelque chose Pdf

Tramway Pierremmanuel PROUX

 

Ça dit quelque chose, mais sans l’essence des pins, les cristaux et les rincées enluminées des pluies qui invitent le hasard à prolonger le récit.

Ça se produit assez fréquemment. Ça archange l’instant, et sa manifestation ne dépend pas que de moi-même.

Ça ne s’écrit d’ailleurs pas, ce cas de renversement intérieur, cette vérité. Ça va bien au-delà.

Extrait de « Prière »

 

 

 

 

 

 

 

Photo © Pierremmanuel PROUX

nullusdies.com

patch1.2 mutantisme (collectif)

Le volume est une mise à jour, une modification ou extension du code source : Manifeste mutantiste 1.0 et de son « logiciel » 1.1

Les mutantistes sont partout, et forment, selon Nikola Akileus, un agrégat.

 

L’agrégat mutantiste est une force de potentialités. Chacune de ses cellules travaille à la mise en œuvre d’une puissance, à l’accroissement exponentiel d’une somme potentielle de lucidités, d’un corpus de singularités.

Cependant, ce collectif s’affirme être un ensemble sensible et anticapitaliste de ressources humaines au sens où la plupart de ses actions sont menées anonymement, et ne s’inscrivent jamais dans une recherche de notoriété ou de profit.

Les mutantistes ne désignent pas le réel, mais font montre de facultés d’adaptation issues d’un savoir transversal permettant de le faire surgir dans toute son épaisseur ou sa part gazeuse en interférant poélitiquement dans le champ social et en tous lieux.

En passant outre ou en détournant les fonctionnements parodiques de notre société du spectacle et de ses fictions, leurs actions ou propositions intuitives (et elles sont nombreuses et concrètes dans ce nouveau Patch 1.2) consistent à questionner ou à révulser l’asphyxie cérébrale des masses.

Une cible (parmi d’autres) du mutantisme: l’affaiblissement morbide du dire de la création artistique dans sa relation avec le réel. 

L’audace, l’imagination, la capacité de s’émouvoir — d’entrer en mouvement — , et la désappropriation, sont les conditions qui garantissent l’efficience d’une pratique anticonformiste dont ces poètes font preuve, opérant donc de préférence dehors, dans la rue, un supermarché etc.

Pour ces réfractaires à la compétition, à la dictature des Marchés, et au virtuel aliénant, l’existence est naturellement liée au rêve comme à l’acte vital, au corporel, à l’expérience, et à l’exploration mentale.

Ce sont le plus souvent des objecteurs de croissance, des danseurs-lutteurs mus par un ravissement commun constellé de veilleurs solitaires.

Accordant paradoxalement à la pensée l’importance qu’ils réfutent parfois aux mots, ils défendent l’idée d’une autre manière de créer et de vivre ensemble, ouvrant des perspectives sociales, littéraires ou artistiques totalement novatrices.

Véritable concentré de créations et de pratiques singulières, que personnellement je perçois comme une zone subtile d’inscription spatiale paginée, ce Patch 1.2 — leur troisième codex poétique en somme   semble être adressé à quiconque souhaitera en divulguer la  philosophie, et surtout à tous ceux qui voudront s’inspirer des procédés de résistance (machines) qui y sont présentés, en disséminant, réactivant, réinventant, amplifiant l’écologie dialectique de cet agir affectif qui les sous-tend.

En faisant sécession de toute idée préconçue, ces insoumis au prêt-à-penser œuvrent dans l’errance, dans la profondeur des instants et la vibration des lieux, embrassant simplement l’espace et chantant obscurément la source de ce qui ne se pense et ne s’achève, l’immensité que ne soutient nulle architecture visible ; ce qui ne se pense et ne cesse mais dissout les chimères du temps et de la matière.

Nomadisme et sensitivité – zone de sensibilité – l’Entre – l’émotion – amour – perceptions – jeu – asile – multiprocessing etc., sont autant de lieux-ruches où pour ces activistes toute commémoration disparaît, où la nuit et le soleil redeviennent neufs, d’une sauvagerie, d’une innocence que toute durée admet.

Étendue, tempi, nuances et hauteurs des timbres d’un champ/chant d’énergie électromagnétique, les connexions s’y opèrent organiquement en grappes de cerveaux, les corps et le vide alors interpénétrés.

Vers et depuis ce chant, les droites et les courbes d’un pur désert.

Ce chant appartient au ciel comme au désert.

L’ivre de rêve, l’être empêtré, est pourtant et toujours bien là, cadenassé vertébral, de traviole, pris dans la chair et les mots.

Mais c’est justement lorsque l’homme est pris par le ventre, les yeux et la bouche, que l’odeur du plein-vide lui tient lieu de devenir.

C’est ainsi que la fin est commencée, et c’est par là que ça commence.

Il faut donc saluer le courage et l’impertinence de ces étonnants Mutants « fauteurs de clartés » qui orgueilleusement, mais aussi très ironiquement, s’entêtent à rouvrir le récit collectif par le ventre.

Afin que le corps et l’esprit poursuivent un récit singulier, mutuel et croisé dont la mémoire est plus vieille que le mythe lui-même, et dans lequel sont étroitement liés distance, surface et profondeur, symboles et concepts, et où les mots renvoient à une multiplicité complexe des représentations, et non à un inventaire des genres ou des morales, il faut bien en effet que —de temps à autre — quelques insatisfaits, même très confidentiels, soient capables d’avancer, sans chef (au sens de Bataille) et clandestinement s’il le faut dans leur propre récit, pour s’en remettre à la disposition du rêve comme du réel.

Il est une parole d’avant la parole, elle regarde la terre, profère sa couleur depuis la danse, car la parole d’origine est une danse, et la musique qui l’anime s’entend par tous les pertuis.

C’est par les yeux que surgit ce rêve de danse, et par la bouche, souvent d’effrayants visages.

S’ouvrir à soi — à son invisible feu — revient à desserrer les portes de la danse silencieuse.

Alors le corps-langue chute. Il ne s’effondre pas.

Sa chute est une gigue entêtée qui retourne à l’insaisissable.

Musique!

r.n

 

mutantisme Patch 1.2  Éditions Caméras animales.

Collectif – 324 pages 20€

ISBN : 978-2-9520493-8-2

lien Caméras Animales

 

Article paru dans le N°10 (mai 2016) de la revue l’intranquille.

lien Revue l’intranquille

Aïon – Editions Encres Vives

Après le kairos et le chronos, voici l’éternité, qui n’est pas linéaire ni cyclique, et nous réserve bien des surprises, des temps renversés et renversants, inversés et subversifs; la création se tait : crainte respectueuse de l’homme auquel elle ne veut pas faire de mal? Attente du dialogue humain pour oser bruire de feuilles, fleurs, pleurs, cris et balbutiements froissés de la bogue tombée ou du cerf solitaire… la création se tait… Le temps n’est plus comme un simple Charognard, temps obscurs des Ténèbres de l’Érèbe, où les dieux acceptaient d’être dés-altérés, par l’eau humaine dont ils se nourrissaient et qui les apaisaient : le sang, cette carte d’identité archaïque… C’est aussi pourtant le liquide qui rend frère aussi, non ? Mais vient peut-être maintenant un temps-révolution, celui de Nyx, la Nuit, qui ne connait pas le logos mécanique, ritualisé… Ce temps là métamorphose la Nuit en Jour, et signale un temps autre, « enroulé dans le secret » de chaque être, ignoré de lui, intuition confuse d’une des réalisations possibles de l’être… Aïon… pour l’homme sa double nature, mortelle et divine, superposition de toutes les temporalités, sortie du cercle et de la sphère image du Parfait, pour avènement de la troublante perception du voyage des quanta vers on ne sait où, réunion, destruction, fusion, mondes parallèles, trajectoires discontinues, déformantes, changements, spectres gris, ni ronds, ni carrés, ni donc spectres… Devenant autres, d’un Ordre autre, colorés par la seule poésie

Oui, la vie est Prière, et la Prière comme l’Aïon, des encres vives du silence de l’écriture nées de la fenêtre souffrante du poète

Brigitte DUISIT

Les textes Aïon et Prière, signés respectivement par Régis NIVELLE et Gilles VENIER, ont été publiés en 2014 aux Éditions Encres Vives.

Des extraits de ces textes paraissent ce mois-ci dans la revue de littérature l’intranquille,revue liée à l’atelier de l’agneau éditeur http://chronercri.wordpress.com/lintranquille/

Traction-brabant

Un site qui présente la revue papier du même nom, et le travail qui y est proposé. Attention, ici, on ne se pousse pas du col, c’est pas le genre de la Maison. Le ton est donné par Patrice MALTAVERNE. Pertinence et impertinence sont donc fréquemment convoquées dans les fameux « Incipits finissants » du fanzine où le poète chroniqueur s’en donne à cœur joie. C’est souvent grinçant, ça fulmine, vitupère, ça gueule et en même temps l’humour n’est jamais très loin.

L’arborescence du site est riche. Beaucoup de liens vers les sites d’autres poètes. On y retrouve notamment le lien des Editions Le Citron gare ou celui de Poésie chronique ta malle.

La version papier paraît 5 fois par an.

« Tous ces panneaux, tout ce mobilier urbain, ça coûte et ça en jette. Et s’agissant de littérature, matez moi ces festivals. On y trouve des bouquins partout et des écrivains, tous plus pros les uns que les autres. Le monde entier est là, comme dans une vitrine. » P.M.

RAFRAÎCHISSANT!

http://traction-brabant.blogspot.fr/

Numéro 6 de L’intranquille

Dans ce Numéro 6 de l’intranquille, un superbe dossier réalisé par Dominique Minnegheer sur la poésie Argentine.

Un travail très intéressant mené autour de la problématique de l’écriture et du dire en poésie du point de vue de l’écriture polymorphe des poètes Argentins ou sud-américains et de la résonance critique de cette poésie au regard de l’histoire contemporaine.

Tous les auteurs /auteures et leurs travaux sont très intelligemment présentés, sans que le mythe Borgésien ne vienne « polluer » l’approche.

On y retrouve cependant l’énigme du texte pris entre allégories et réalité, mais aussi et surtout l’énergie -parfois celle du désespoir- et souvent la lucidité et l’audace (énonçant l’insupportable) de parler à la mort -parfois face à la mort- , de convoquer l’histoire en abolissant le temps ou à contrario en le rappelant, d’ouvrir un dialogue avec les forces obscures de la pulsion de mort comme avec celles qui créent et célèbrent la vie.

Ce que disent ces poètes est précisément ce qui ne peut se dire ou plutôt ce que l’on ne peut malheureusement presque jamais entendre hors du champ littéraire, parce que ce dire INESTHÉTIQUE (par opposition à l’illustration esthétique commune abondamment répandue par l’ordre médiatique et par l’ordre tout court) énonce explicitement les preuves accablantes d’une lâcheté ou d’une paresse collective dont les fictions -généralement entretenues par des intérêts consuméristes ou par la peur de l’autre, l’oubli etc.-, se substituent bien souvent à la contradiction du débat rationnel ou à l’intranquille expression artistique qui suscite sinon l’émotion, toujours un questionnement relatif à ce que nous faisons de notre vie.

Instructif cahier Argentin donc qui se révèle être, d’une certaine façon, un ensemble témoignant de l’originalité de la dialectique poétique et la justesse de son expression critique en prise avec les distorsions sociales, l’injustice économique et la barbarie, et de toute manière une formidable introduction/incitation à découvrir ou à redécouvrir les œuvres de ces très beaux représentants de la littérature hispano-américaine.

Pour ce qui concerne l’autre partie de la revue, ce sont les traducteurs qui ouvrent ce numéro 6 et proposent sur une vingtaine de pages des textes qu’une délicieuse porosité mutuelle rend étonnants.

Dans un autre dossier, au fil de créations toutes plus singulières les unes que les autres, on y  échange autour de la question du « Genre  » où les poèmes des intervenants actent un lien direct entre le réel et le langage.

Coup de cœur pour les textes de Besik KHARANAOULI – pardon de formuler ici quelques  préférences dans ce riche ensemble -, pour Marie COSNAY, Marie FRERING, Nina JÄCKLE, Abel ROBINO& Bernardo SCHIAVETTA, Denis-Louis COLAUX, Jean-Marc PROUST, Nini BERNARDELLO, et un petit (gros) pincement au cœur pour la présence de Héctor Viel TEMPERLEY qui est pour moi l’un des plus grands poètes de cette Argentine Éternelle.

R.Nivelle

 

http://www.atelierdelagneau.com/spip.php?article185

http://chronercri.wordpress.com/lintranquille/ 

Extrait de SANS CESSE -Paysages

Et cet irascible coq que personne n’ose trop approcher, qui se pavane et terrorise les poules derrière l’épicerie, dans le jardin potager. Ou cette jument qui, au détour d’un chemin, charge furieusement les passants habillés de couleurs vives. Toute cette force sauvage retardera la mise en faillite du commerce paternel et la visite de l’huissier durant deux hivers.

Depuis la banquette arrière, difficile de comprendre comment le conducteur et sa voiture trouvent le passage dans cette densité noire. Les phares et leur faisceau jaune n’éclairent que les arbres de la forêt semblant vouloir à chaque virage se précipiter sur l’automobile.

Depuis quel endroit, à partir de quel moment, quel entretien, éblouissement ; depuis quelle fêlure la réalité ? c’est une source qui t’a dit que les morts se rassemblaient dans les saisons, les instants et les bruits. Sounds and songs ! serviteurs du vide et de ses parfums.

Le boucher sur la place du village : son avant-bras est totalement plongé dans la gueule du berger allemand qui écume et saigne pour s’être fiché, dit-on, une esquille d’os de bœuf au fond du palais.

Les hautes chambres sont misérables, tout va à la force.

Sacrés, les grands sacs à grains en corde aux bords ourlés sur le café ou les légumineuses qu’ils contiennent. Derrière le comptoir, la sensation délicieuse d’y enfoncer tout un bras.

Tu es loin et ici : inexplicablement. Le bruit surpuissant du moteur d’un autocar qui passe à proximité, abat toute la réalité. Tu es à la porte réservée de l’absence. Appartenir toujours à l’enfance.

 

Chroniques réécrites – Anaérobiose de Mathias Richard – Éditions Le Grand Souffle

Anaérobiose de Mathias Richard – Éditions Le Grand Souffle 

En 2009, j’écrivais à propos d’Anaérobiose, de Mathias Richard, que ce récit était pour moi un texte sensitif par excellence ; un texte cœur, sexe, main, bouche âme et œil tactiles d’un périple en tous sens.

Je n’ai pas changé d’avis. C’est à la fois d’une telle tendresse et d’une telle force, que cet hymne au vivant, le chant ivre de Melrobor-Vampor, se déploie sous les yeux du lecteur à la vitesse de la lumière.

Au fil d’une traversée de l’Europe qui le mènera de Montreuil jusqu’en Turquie, et au gré des rencontres qu’il y fera, c’est dans un langage total en prise directe avec les impacts du réel que le narrateur nous entraîne.

L’écrit sans artifice ni concession dispose en effet du réel sans jamais le trahir, s’approprie du tangible l’infini champ des possibles.

Doté d’une langue pure et insoumise aux fictions des représentations ; d’une langue libre qui ne reconnaît pas d’autre urgence que celle de faire vibrer le corps-verbe, Mathias Richard, retrouve, révèle et rend hommage à l’imperceptible trace de l’âme jusque dans l’asphalte ou nos déchets domestiques.

C’est brut, très beau, et ce n’est peut-être pas non plus tout à fait un hasard si le trajet du voyage passe par la petite ville de Montignac, non loin de Lascaux, ou bien encore que ses compagnons de route d’un moment s’appellent Zach Ovide, dit l’Ogre, Lianh ou bien Annah.

De ce texte ne se dégage donc pas seulement une histoire ou des histoires, mais également la nécessité qu’éprouve l’auteur à évoluer en permanence au delà des mots dans le don pluriel de l’agir, par cet acte sacré qui consiste à joindre l’acte à la parole, mettant en œuvre l’être et le monde dans un rapport essentiel capable de faire naître des lieux et des instants comme autant de sanctuaires qu’une conscience habiterait de sa permanence spirituelle.

R.N

http://www.legrandsouffle.com/en/site-edition/livres/livres-hors-collections/27-romans-recits

Chroniques réécrites – La spirale de la parole – Guillaume Bergon

La spirale de la parole de Guillaume Bergon – Éditions Caméras animales

 

De la lecture de ce texte, on ressort épuisé, l’esprit presque défait.
Mais l’intention de l’auteur n’a-t-elle pas précisément pour but de nous entraîner dans une lecture basse d’abord puis, au fur d’imprégnation rythmique, dans une sorte de vortex qui nous enivrerait au point ne plus trop savoir ce que l’on est en train de parcourir de cette spirale?
Dans une autre critique de ce texte, je crois avoir évoqué une lecture asphyxiante. Je préfère plutôt parler aujourd’hui d’une lecture littéralement saturée, en prise avec un incessant flux nominal.
D’où peut-être cette impression d’immense fatigue pour avoir été confronté à une forme d’expression qui en quelque sorte se nourrirait d’elle-même et, semblable à une transe extatique, s’ouvrirait sur un néant, une non-pensée ou pour le moins, une sidération de la pensée.
Sommes-nous confrontés à une œuvre d’art ? Ce qui est sûr -à mon sens-, c’est qu’en faisant ainsi front à la pensée, en la malmenant et la défiant, l’écriture prend sous cette forme le risque de s’éloigner de la parole ; ce que le titre du livre semble pourtant vouloir démentir. C’est donc bien de l’imminence d’un néant dont il pourrait être question dans ce texte derviche, d’un tournoiement à l’à-pic du vide rarement ainsi approché ; autrement dit, ce qu’on ne préférerait autant pas apercevoir du vide, alors que nous girons tous vers cette totalité.
Y a-t-il lieu alors d’y deviner les signes avant-coureurs d’une métamorphose de la pensée ?

À la réflexion, je ne crois pas.
Reste qu’une telle expérience de lecture, pour déconcertante qu’elle puisse être, est vraiment à risquer.

R.N

http://www.camerasanimales.com/livre06.html

Sonopsies – Editions Caméras animales

Entité sonore très particulière, il faut d’abord écouter le contenu de ce disque comme si, munis d’un stéthoscope, nous étions capables d’ausculter le corps d’un silence, devinant peu à peu son thrill artériel, son murmure respiratoire. Au rythme des créations qui s’y succèdent, on découvre en effet tout un univers singulier, une matrice d’improbabilités, de risques, donc de rêves et d’actions.

J’y ai entendu beaucoup de respirations et de souffles familiers, je veux dire des respirs proches de ceux qui traversent mes recherches.
En outre, j’y ai aussi vu nombre de visages que l’esprit disputait à la matière.

Plasma musical expérimental très proche de la poésie, participant d’une même combustion lente mais radicale, ce fleuve sonore -que des paroles traversent comme des répétitions idéiques-, se comporte tel un agent métamorphique agissant sur les organes des sens tout en empruntant à la réalité ses essences primordiales : contingence, nécessité et chaos.

L’exploration réitérée et forcément subjective m’a fait revenir sur les rives hallucinantes des coulées laviques N°2 – Savant Stifleson pour Agglutina N°6- ElFuego Fatuo pour Il paraît N°8 Mushin N°13-Sun Thief pour Saturnalis (Lights Return) N°14- Méryl Marchetti pour Impro2 N°16- Thierry Théolier pour Morts priez pour les vivants, ils ne veulent plus être des Dudes.

C’est un très bel objet poétique qui montre, à qui veut bien entendre et voir, les issues possibles pour en finir de téter aux mamelles de notre préhistoire le lait des fictions, de l’égoïsme, et du cynisme dévoyé.
Les grandes lignes du mouvement Mutantiste se distinguent de plus en plus clairement à travers la publication de Sonopsies.
R.N

http://www.camerasanimales.com/label/

Thierry Carbonell – Les pives minérales : le sens et l’énergie.

 

L’art consiste à faire des propositions. C’est le résultat d’une action créative pouvant entrer en résonance avec les nombreuses préoccupations de son époque. L’artiste trouvera toujours les moyens de son expression qui, pour la plupart du temps, procède d’un questionnement.

Paradoxalement l’acte créatif sera possiblement sous-tendu par un sentiment d’impossibilité relatif au partage de sa recherche: la partager et avec qui, de sorte qu’en pouvoir jouir serait aussi en altérer salutairement la représentation. L’art dans sa pratique est un acte courageux. L’assertion de l’art tient dans sa beauté ou sa singularité. Il est d’ailleurs assez facile de se rendre compte de la beauté, de la singularité ou de la force d’une œuvre. En revanche, il est plus compliqué d’en comprendre ou d’en expliciter les origines.

Ce qui d’abord surgit d’une œuvre, ce qui semble en tous cas pouvoir y être ressenti comme prépondérant, tient dans le sens et/ou l’énergie qui s’en dégage.

Je pense ici au haïku parce qu’à mon avis les « pives » de pierres (cairn en forme de pomme de pin ou de sapin) qu’érige Thierry Carbonell semblent appartenir à un registre d’images impondérables, lesquelles ne seraient pas sans rappeler celles produites par le haïku, sans que pour autant elles puissent s’apparenter à la trace au sens d’une écriture.

Haïkus tout de même, parce que ces empilements de pierres disent un visage du temps et d’un lieu. Et comme pour un haïku, chacun peut en saisir le sens à sa façon.

L’énergie est dans la pierre. Selon l’endroit, la pive sera donc construite par intuition. Tout matériau minéral à portée de main fera l’affaire. Pas question de bavardage ou de récit, le mythe est tenu au pied de la lettre. La pive est une pensée spontanée, un poème fait de pierres ; une intention matérialisée qui en elle-même fait sens.

Thierry Carbonell crée ses pives seul, défait de tout, débordant dans l’incommensurable. Le lien qu’il entretient avec le minéral correspond sans doute très profondément à une partie de ce que nous sommes: consciences du feu et des étoiles. Il distingue dans la matière brute émergeant des rives du lac de Neuchâtel, des figures et des âmes primordiales; vibre avec le chant sidéral qui s’en libère, et, comme poussé par un irrépressible élan d’enfance, ce fou de signes et de dons court aussi la forêt avec ses compagnons pour entrer en dialogue silencieux avec les mystérieux amphibolites et autres roches anthropomorphes ou à têtes d’animaux qui y siègent et dessinent un territoire sacré.

Le langage des choses est de toute évidence pour cet homme un langage qui fait tomber les masques de la mort du coté de la magie de l’être. Le silence hautain et méprisant des oligarchies culturelles qui nous dominent n’existe pas. C’est ce que me semble vouloir dire la geste de ce créateur qui tout bonnement, à travers le détour et le lâcher prise, l’abandon des mots pour la danse des mots, la fatigue et le risque du faire, entretient un dialogue avec la Terre-Mère. Et si dans les notes explicatives qui accompagnent les photos du site, l’artiste travailleur social invoque souvent la lumière, je pense qu’il faut se garder de la confondre avec la clarté ensoleillée d’une pensée béate. C’est bien sûr d’une autre lumière dont il est question, d’un point immatériel et dense à la fois, d’une fusion noire qui a quelque chose à voir avec l’Or du premier grand feu.

Ses pives jalonnent le chemin qu’il aura emprunté. Et tout laisse à penser que cet intuitif marche et danse sur un chemin de surface qui est aussi un chemin intérieur, celui de sa propre altérité.

Cairns éphémères, parfois défaits par l’action de l’eau ou par des hommes qui n’entendent pas le chant d’amour du tableau subtil, les pives ou autres tentatives effondrées indiqueront aussi peut-être les lisières du discours du je.

De toutes les façons l’eau est la solution du rêve. Et l’eau qui est aussi une pierre et un feu octroiera toujours à ce genre de poésie sensitive les contours étranges et fragiles d’une figure, d’un visage spatial dont les paysages saisissants, les reliefs comme les gouffres, sont à appréhender à l’aune d’une quête de savoir presque aussi ancienne que le monde et ses origines.

r.n

 

http://www.land-art.ch/land-art/